
En accueillant à Accra une conférence sur la justice réparatrice, le président John Mahama transforme la mémoire de la traite transatlantique en levier diplomatique. Champion de l’Union africaine pour les réparations, il réclame des excuses formelles aux anciennes puissances esclavagistes. Une bataille morale aux ressorts très politiques.
À Accra, à quelques kilomètres des forts d’esclaves de la côte, le président John Dramani Mahama a réuni à la mi-juin 2026 une conférence internationale baptisée « Next Steps ». L’enjeu : passer des intentions aux actes sur le dossier des réparations de la traite transatlantique. La déclaration finale, adoptée le 20 juin, appelle les nations impliquées dans le commerce des Africains réduits en esclavage à présenter des excuses « pleines, formelles et inconditionnelles », premier pas vers la réconciliation et la restitution. Le ton n’est pas celui de la supplique. Mahama parle de justice, non de charité. Le choix d’Accra n’a rien d’anodin : c’est de cette côte, jadis hérissée de comptoirs négriers, que partirent vers les Amériques des cohortes d’hommes et de femmes enchaînés.
La conférence d’Accra n’est pas un événement isolé. Elle prolonge une offensive diplomatique méthodique. Le 25 mars 2026, le Ghana avait obtenu à l’Assemblée générale des Nations unies, par cent vingt-trois voix, une résolution qualifiant la traite et la réduction en esclavage de crime le plus grave contre l’humanité, et appelant à un dialogue de bonne foi sur la réparation ainsi qu’à la restitution des biens culturels. Désigné Champion de l’Union africaine pour les réparations, Mahama a fait de ce thème, longtemps cantonné aux cercles militants et universitaires, un axe central de la politique étrangère ghanéenne et continentale. Le Ghana avait déjà fait de la mémoire un instrument d’influence avec son « Année du retour » de 2019, qui avait drainé vers Accra des dizaines de milliers de membres de la diaspora afro-américaine.
Le contenu de la revendication s’est précisé. Loin de se réduire à des transferts financiers, la feuille de route ghanéenne articule recherche historique, éducation, mémorialisation, restitution des œuvres pillées et partenariats renforcés entre l’Afrique et sa diaspora. Mahama insiste sur une dimension longtemps négligée : les réparations, dit-il, ne seront pas complètes si elles ignorent la souffrance singulière des femmes et des filles asservies, exploitées au-delà même du travail forcé. Ce souci d’élargir le récit ancre le combat dans le présent et lui donne une portée morale que les chancelleries occidentales peinent à congédier d’un revers de main. Le combat se mène autant dans les manuels scolaires, les musées et les mémoriaux que dans les enceintes diplomatiques, car c’est aussi le récit collectif de l’esclavage qui s’y rejoue.
Sur le terrain symbolique, l’initiative marque des points. En reliant les forts de Cape Coast et d’Elmina, où transitèrent des centaines de milliers de captifs, au débat onusien, le Ghana se pose en gardien d’une mémoire partagée par tout un continent et par les Amériques noires. Mais la traduction concrète reste incertaine. Aucune ancienne puissance esclavagiste n’a, à ce jour, présenté les excuses inconditionnelles réclamées, et la question des montants, des bénéficiaires et des modalités demeure un terrain miné. Entre la déclaration et le dédommagement, l’écart est celui qui sépare la reconnaissance d’un préjudice de sa réparation effective. Les estimations universitaires du préjudice, parfois chiffrées en milliers de milliards de dollars, donnent le vertige et expliquent les réticences des anciennes métropoles. Quelques pays, des Pays-Bas au Portugal, ont esquissé des excuses, mais aucun n’a franchi le pas d’un dédommagement financier assumé.
Le combat dépasse Accra. L’Union africaine avait fait de 2025 son année des réparations, et la Communauté des Caraïbes porte depuis des années un plan en dix points. Le Ghana cherche à fédérer ces voix éparses, à transformer une mosaïque de revendications nationales en une coalition cohérente, capable de peser dans les enceintes internationales. L’exercice est délicat : chaque État avance avec son histoire, ses priorités et ses créanciers, et nul ne souhaite voir la cause des réparations froisser des partenaires commerciaux dont dépendent ses équilibres budgétaires. Fédérer sans diviser, exiger sans rompre, telle est l’équation que Mahama tente de résoudre. Le plan en dix points de la Communauté des Caraïbes, qui réclame transferts de technologies, annulation de dettes et programmes de santé publique, sert ici de modèle, preuve qu’une revendication mémorielle peut se traduire en exigences concrètes et chiffrables.
Car le calendrier n’est pas neutre. Convalescent après une crise de la dette qui l’a contraint à restructurer ses emprunts, le Ghana entretient avec Londres, Bruxelles et Washington des relations dont il ne peut se passer. Brandir la facture morale de l’esclavage face à des capitales qui détiennent une partie de sa dette relève d’un exercice d’équilibriste. Pour Mahama, la voie est étroite : capitaliser sur un sujet qui galvanise les opinions africaines et la diaspora, sans s’aliéner des bailleurs indispensables. Le panafricanisme mémoriel offre un capital politique réel, intérieur comme extérieur, mais il ne nourrit pas, à lui seul, un budget. Les opinions, elles, attendent des actes, et l’écart entre l’enthousiasme des tribunes panafricaines et la prudence des cabinets ministériels pourrait, à terme, se payer politiquement.
En définitive, la conférence d’Accra n’est pas seulement une commémoration ; elle érige la mémoire en instrument de puissance, un répertoire diplomatique où l’Afrique tente de renverser le rapport historique en exigeant des comptes plutôt qu’en sollicitant de l’aide. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas ghanéen, est celle de savoir si ce combat aboutira à des réparations tangibles ou s’il restera une victoire de tribune, utile pour mobiliser mais impuissante à transformer. La réponse dira si la justice réparatrice est une politique ou seulement un discours.















