
En accueillant sa première grande conférence minière et énergétique, le Liberia mise trois milliards de dollars d’investissements sur le fer, l’or et les minerais critiques. Derrière la promesse d’un nouveau code minier, la vieille question demeure : la rente extractive enrichira-t-elle l’État ou ses seuls partenaires étrangers ?
Monrovia se rêve en capitale minière. En cette mi-juin 2026, la ville accueille la première édition d’une grande conférence dédiée aux mines et à l’énergie, vitrine d’un Liberia qui veut convaincre les capitaux du monde entier qu’il est redevenu fréquentable. Le décor est planté par un chiffre : trois milliards de dollars d’investissements attendus, selon les autorités, dans le sillage d’un nouveau code minier adopté en procédure accélérée. Deux décennies après une guerre civile qui avait réduit l’État à néant, le président Joseph Boakai joue gros. Élu sur la promesse d’un redressement, il a fait des ressources du sous-sol le moteur affiché de son mandat. La rencontre se déroule en deux temps, une première journée consacrée aux mines et à l’investissement, une seconde à l’énergie et aux infrastructures, des financiers de Londres aux opérateurs régionaux réunis pour jauger la solidité du nouveau cadre.
L’événement n’est pas qu’un salon. Il scelle une stratégie. Le nouveau code minier introduit une participation gratuite de l’État au capital des projets, comprise entre dix et vingt-cinq pour cent, censée garantir au Trésor une part de la rente sans débourser un dollar. La croissance, projetée autour de six pour cent, repose presque entièrement sur le fer. En 2025, Joseph Boakai et Lakshmi Mittal, président d’ArcelorMittal, avaient inauguré à Tokadeh, dans le comté de Nimba, un concentrateur de vingt millions de tonnes annuelles évalué à près de deux milliards de dollars. Le ministère des Mines et de l’Énergie vise désormais une production nationale de trente millions de tonnes de minerai de fer. La croissance du produit intérieur brut, estimée à près de six pour cent pour 2025, en dépend presque entièrement, ce qui fait du fer à la fois la locomotive et le talon d’Achille de l’économie libérienne.
Le fer n’est plus seul. Cinq décennies d’études géologiques, achevées en 2025, ont confirmé la présence de lithium, de cobalt, de manganèse, de néodyme et d’uranium dans le sous-sol libérien. De quoi inscrire Monrovia sur la carte mondiale des minerais critiques, ceux dont les industries de la batterie et de la défense ne peuvent plus se passer. Un corridor ferroviaire et portuaire transnational, reliant la région guinéenne de Nimba au port de Buchanan, doit entamer sa première phase de travaux cette année, promesse de milliers d’emplois et d’un Liberia érigé en plateforme logistique régionale. Sur le papier, le pays tient enfin son récit de décollage.
La réalité résiste pourtant au récit. Le Liberia demeure l’un des pays les plus pauvres du monde, où la majorité vit sans électricité fiable et où l’orpaillage artisanal fait vivre, dans l’illégalité et le danger, des centaines de milliers de personnes. La capacité électrique installée, que les autorités espèrent porter à deux cent soixante-six mégawatts, reste dérisoire au regard des besoins, et l’interconnexion régionale avance lentement. Les communautés de Nimba, qui voient passer les trains chargés de minerai vers la côte, attendent toujours les routes, les écoles et les emplois promis. La malédiction des ressources n’est pas une fatalité, mais elle a déjà, ici, un long passé. L’interconnexion régionale, censée passer par la ligne reliant la Côte d’Ivoire, le Liberia, la Sierra Leone et la Guinée, peine à tenir ses promesses, et la majorité des Libériens continue de s’éclairer au groupe électrogène ou à la lampe à pétrole, loin des projecteurs de la conférence.
Entre l’État et le sous-sol s’interpose une question de gouvernance. La participation gratuite au capital ne vaut que si l’administration sait auditer les coûts, contrôler les volumes exportés et négocier face à des multinationales aguerries. Or le Liberia sort à peine d’une histoire où concessions opaques et contrats léonins ont nourri les conflits plus que le développement. ArcelorMittal, présent depuis vingt ans, illustre le déséquilibre : un acteur unique pèse sur le fer du pays, ses infrastructures et son chemin de fer, au point de brouiller la frontière entre intérêt national et intérêt privé. Diversifier les investisseurs, comme l’espère la conférence, suppose d’abord un État capable d’imposer ses propres règles. L’enjeu de transparence est ici cardinal, dans un pays signataire de l’Initiative pour la transparence des industries extractives mais où la traçabilité des revenus miniers reste un chantier inachevé.
Le contexte régional ajoute sa pression. Voisine, la Guinée a déjà choisi la manière forte avec le gisement de fer de Simandou, quitte à brusquer ses partenaires, et la Sierra Leone courtise les mêmes capitaux. Monrovia se sait en concurrence pour des financements qui, après l’envol des cours du fer et de l’or, pourraient se détourner au premier retournement du marché. Pour Joseph Boakai, la voie est étroite : ouvrir assez vite pour capter la vague d’investissements, sans brader une souveraineté minière que ses prédécesseurs ont trop souvent dilapidée. La fenêtre des minerais critiques est réelle, mais elle ne restera pas indéfiniment ouverte. Le moindre repli des cours, après l’euphorie actuelle, rappellerait brutalement qu’une économie suspendue à un seul minerai reste à la merci des marchés mondiaux.
En définitive, la conférence de Monrovia n’est pas seulement une opération de séduction ; elle teste la capacité d’un État reconstruit à transformer une rente en développement plutôt qu’en profit pour quelques-uns. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas libérien, est celle de savoir si la nouvelle ruée vers les minerais critiques profitera enfin aux populations africaines ou répétera, sous des habits verts et numériques, le vieux scénario de l’extraction sans transformation. Le fer de Nimba dira, dans les prochaines années, de quel côté penche la balance.















