En validant le principe d’une révision constitutionnelle, le Sénat congolais a relancé le projet de nouvelle Loi fondamentale porté par Félix Tshisekedi. Le pouvoir y voit une modernisation institutionnelle. L’opposition dénonce une manœuvre destinée à contourner la limite des mandats et à prolonger le règne présidentiel.

Le débat a resurgi là où l’opposition l’attendait le moins, dans une institution réputée acquise au chef de l’État. En ouvrant la voie à un référendum constitutionnel, le Sénat de la République démocratique du Congo a donné une impulsion décisive au projet de réforme de la Loi fondamentale défendu de longue date par le président Félix Tshisekedi. Le pouvoir présente la démarche comme une refondation nécessaire d’un texte hérité de 2006, jugé inadapté aux réalités du pays. L’opposition, elle, y lit le scénario désormais familier sur le continent : une révision présentée comme technique, mais soupçonnée d’ouvrir la porte à une remise à zéro du compteur des mandats. Dans un Congo déjà éprouvé par la guerre à l’Est, la manœuvre rouvre une bataille politique à hauts risques.

Le projet n’est pas neuf. Depuis plus d’un an, le camp présidentiel évoque la nécessité d’une Constitution écrite par des Congolais et pour des Congolais, par opposition à un texte qui aurait été, selon lui, dicté par des intérêts étrangers au sortir de la transition. Le feu vert sénatorial à l’idée d’une consultation populaire constitue une étape procédurale importante, qui crédibilise l’hypothèse d’un référendum à moyen terme. Les contours exacts du futur texte restent flous, mais les craintes se cristallisent sur un point : l’actuelle Loi fondamentale verrouille le nombre de mandats présidentiels et en fait une disposition intangible. Réécrire la Constitution, c’est potentiellement effacer cette limite et permettre au chef de l’État, réélu fin 2023, de se représenter au-delà du terme aujourd’hui prévu. Rien, dans le discours officiel, ne confirme cette intention ; rien ne l’exclut non plus, et c’est précisément ce flou entretenu qui alimente le soupçon et durcit la défiance de l’opposition.

Le pouvoir s’emploie à désamorcer le procès en troisième mandat. Ses représentants assurent que la réforme vise à corriger des dysfonctionnements institutionnels, à mieux articuler les pouvoirs et à renforcer l’efficacité de l’État, et non à servir une ambition personnelle. Ils rappellent que le peuple, par référendum, demeurera seul juge. Cette rhétorique de la souveraineté populaire est habile : elle déplace la responsabilité sur l’électeur et présente toute opposition à la révision comme une défiance envers le peuple lui-même. Dans le même temps, l’appareil d’État et la majorité parlementaire se mettent en ordre de marche, signe que la consultation n’est plus une simple hypothèse d’école mais un objectif politique assumé, méthodiquement préparé étape après étape.

Pour les citoyens congolais, la perspective d’un référendum suscite lassitude autant qu’inquiétude. Beaucoup peinent à voir dans une réforme constitutionnelle une réponse aux urgences qui les accablent : insécurité dans l’Est, cherté de la vie, défaillance des services publics. La société civile et les Églises, dont l’influence reste considérable, mettent en garde contre une réforme qui détournerait l’attention et les ressources de l’État au moment où des millions de personnes vivent sous la menace des groupes armés. Le souvenir des crispations électorales passées nourrit la crainte d’un nouveau cycle de tensions, de manifestations réprimées et d’arrestations. Pour une population éprouvée, le risque est qu’un débat institutionnel d’allure abstraite se traduise, une fois encore, par des violences bien réelles dans les rues de Kinshasa et des grandes villes.

Au sein de la classe politique, le projet rebat les cartes. L’opposition, longtemps divisée, trouve dans la défense de la limitation des mandats un terrain de ralliement potentiel et un mot d’ordre mobilisateur. Plusieurs figures dénoncent un troisième mandat déguisé et appellent à faire barrage à toute réécriture de la clause verrouillant la durée du pouvoir. Mais cette opposition reste fragmentée, sans leader unique capable d’incarner la contestation, et une partie de la classe politique pourrait être tentée de négocier sa neutralité contre des positions. Les acteurs intermédiaires, partis charnières, notables provinciaux et réseaux d’influence, deviennent les arbitres d’un rapport de force dont l’issue dépendra autant des arrangements que des principes. Dans ce marchandage, la frontière entre conviction et opportunisme se brouille, et les citoyens peinent à distinguer les défenseurs sincères de l’alternance des simples enchères en quête d’un strapontin.

La dimension internationale ajoute à la complexité. La RDC mène, sous l’égide de médiations régionales et du processus engagé à Doha, de difficiles négociations pour ramener la paix dans l’Est, où le mouvement M23 et son parrain rwandais tiennent des pans entiers du territoire. Engager une réforme constitutionnelle contestée alors que l’intégrité du pays est menacée expose Kinshasa à un reproche redoutable : celui de privilégier la survie politique d’un homme sur la consolidation de l’État. Les partenaires occidentaux, déjà critiques sur la gouvernance, pourraient durcir le ton, tandis que le pouvoir mise sur le registre souverainiste pour neutraliser ces pressions. Pour Félix Tshisekedi, la voie est étroite entre l’affirmation d’une autorité refondée et le risque d’un isolement diplomatique au pire moment.

En définitive, le feu vert du Sénat n’est pas seulement une étape de procédure ; il rouvre l’éternelle question de la limitation du pouvoir en Afrique centrale, là où tant de présidents ont fait de la Constitution un instrument malléable. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas congolais, est celle de savoir si les garde-fous institutionnels résistent encore à la volonté des sortants de durer. Le Congo, géant fragile au cœur du continent, offre un nouveau test grandeur nature. De l’issue de ce bras de force dépendra non seulement l’avenir d’un homme, mais la crédibilité d’un principe que l’Afrique a mis des décennies à inscrire dans ses textes : celui de l’alternance.