
À Libreville, la CPPF a lancé le 20 août une campagne pour inciter les fonctionnaires à réclamer une allocation prénatale et une prime à la naissance de cent quarante mille francs CFA. Un non-recours qui interroge l’effectivité des droits sociaux et une protection encore réservée au salariat formel gabonais.
Par Éliane Moukoko
À Libreville, le 20 août, la Caisse des pensions et des prestations familiales des agents de l’État, la CPPF, a réuni des fonctionnaires pour une campagne au message paradoxal : réclamez ce à quoi vous avez droit. En cause, deux prestations pourtant garanties par les textes, une allocation prénatale de quatre-vingt mille francs CFA et une prime à la naissance de soixante mille francs, soit cent quarante mille francs au total, que trop d’agents publics ignorent ou ne sollicitent pas. Le directeur général de la Caisse, Carl Ngueba Boutoundou, a fait de ce non-recours une priorité. La rencontre, tenue dans les locaux de la Caisse, a réuni cadres et agents autour d’un constat gênant pour l’administration : des sommes budgétées ne trouvent pas preneurs.
L’affaire peut sembler modeste au regard des grands dossiers du Gabon post-transition. Elle ne l’est pas. Derrière la campagne se joue une question centrale des États africains contemporains : à quoi bon créer des droits sociaux si les bénéficiaires n’en usent pas, faute d’information, de démarches accessibles ou de confiance dans l’administration ? La CPPF, en allant au-devant des fonctionnaires, admet implicitement que le problème n’est pas seulement le financement des prestations, mais leur effectivité. Un droit non réclamé est un droit fantôme, inscrit dans les textes mais absent de la vie des familles. Le phénomène du non-recours, bien documenté ailleurs, prospère sur la complexité des procédures et sur le sentiment que l’effort demandé dépassera le bénéfice attendu.
Le contexte gabonais donne à l’initiative une résonance particulière. Depuis le renversement de la dynastie Bongo en 2023 et l’élection du général Brice Clotaire Oligui Nguema à la présidence, le pouvoir a fait de la restauration du lien entre l’État et les citoyens un axe de sa légitimité. Réformes de la fonction publique, promesses de logements sociaux, refonte des caisses de protection sociale : le discours officiel insiste sur un État qui reviendrait à ses missions élémentaires. La campagne de la CPPF s’inscrit dans cette rhétorique du service rendu, celle d’une administration qui cesserait d’être un guichet hostile pour devenir un partenaire. La transition a promis une couverture santé plus large et un soutien aux plus démunis, autant d’engagements dont la campagne actuelle apparaît comme un test grandeur nature.
L’allocation prénatale et la prime à la naissance visent un objectif démographique et sanitaire clair. En conditionnant l’allocation prénatale au suivi des examens médicaux obligatoires de la grossesse, le dispositif encourage les femmes à consulter, dans un pays où la mortalité maternelle et infantile demeure préoccupante. La prime à la naissance, elle, entend soutenir un pouvoir d’achat familial rogné par la vie chère. Ces mécanismes ne sont pas nouveaux ; ils existent de longue date, mais dans un maquis de procédures qui décourage les ayants droit. Relancer leur usage, c’est aussi les rendre crédibles aux yeux des bénéficiaires.
C’est là que le bât blesse. La CPPF ne couvre que les agents de l’État. Le régime des salariés du privé, géré par la Caisse nationale de sécurité sociale, offre des prestations comparables mais d’un montant bien moindre. Et surtout, l’immense majorité des Gabonais qui travaillent dans l’économie informelle, commerçants, débrouillards, journaliers, ne relèvent d’aucun de ces filets. Le pays affiche l’un des revenus par habitant les plus élevés d’Afrique subsaharienne, grâce au pétrole et au manganèse, mais cette richesse statistique masque des inégalités profondes et une protection sociale à deux vitesses, généreuse pour les initiés du salariat formel, quasi inexistante pour les autres. Selon les estimations courantes, l’économie informelle représente une large majorité des emplois au Gabon, si bien que le salariat déclaré, seul couvert, ne concerne qu’une fraction de la population active.
Pour l’État gabonais, la voie est étroite : étendre la couverture sociale sans grever des finances publiques déjà dépendantes des cours des matières premières. Le pétrole décline, la dette pèse, et la transition promet à la fois la rigueur budgétaire et la justice sociale, deux impératifs difficilement conciliables. Financer des prestations familiales élargies suppose d’élargir l’assiette des cotisants, donc de formaliser une part de l’économie qui échappe encore largement à l’impôt comme à la statistique. Or cette formalisation est un chantier de longue haleine, politiquement sensible et administrativement lourd, qu’aucun gouvernement gabonais n’a jusqu’ici mené à son terme. L’exemple de pays voisins qui ont tenté d’affilier volontairement les travailleurs indépendants montre les limites de l’exercice : sans incitation forte ni simplification radicale, les adhésions restent marginales.
Un cadre de la protection sociale, cité par la presse locale, posait la vraie question en une phrase : le défi n’est pas de verser mille prestations de plus, mais d’inclure ceux qui n’ont jamais rien touché. La remarque déplace le regard. Tant que la sécurité sociale gabonaise restera l’apanage des fonctionnaires et des salariés déclarés, elle reproduira les fractures qu’elle prétend réduire. La campagne de la CPPF, utile pour ceux qu’elle vise, ne dit rien de ceux qu’elle laisse dehors, et c’est précisément là que se mesurera la sincérité du discours social de la transition.
En définitive, ces cent quarante mille francs de prestations maternité ne sont pas seulement une aide aux familles de fonctionnaires ; ils sont le miroir d’un modèle social encore réservé à une minorité protégée. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas gabonais, est celle de savoir si les États rentiers d’Afrique centrale sauront transformer leur richesse extractive en protection universelle, ou s’ils se contenteront d’entretenir, à coups de campagnes de communication, l’illusion d’un État providence dont la majorité de la population restera, dans les faits, exclue.















