
Reçu par Abdelmadjid Tebboune le 24 août, le Premier ministre malien Abdoulaye Maïga a annoncé une prochaine visite d’Assimi Goïta à Alger. Après la crise du drone de Tinzaouatine, Bamako et Alger scellent un dégel spectaculaire. Reconfiguration durable des alliances sahéliennes ou simple trêve tactique entre deux voisins que tout obligeait à s’entendre ?
Par Karim Benyahia
Le 24 août, peu avant midi, la silhouette d’Abdoulaye Maïga franchit le perron d’un palais algérois. Le Premier ministre de la transition malienne, reçu en audience par le président Abdelmadjid Tebboune, ressort avec une phrase soigneusement pesée : Assimi Goïta, le chef de l’État malien, effectuera bientôt une visite officielle en Algérie. Quelques mots, mais qui referment en apparence l’un des contentieux les plus violents qu’aient connus deux voisins que la géographie, l’histoire et la lutte contre le terrorisme obligeaient pourtant à s’entendre. Il y a un an à peine, Bamako et Alger se lançaient encore des invectives à la tribune des Nations unies.
La brouille remontait au printemps 2025. En avril de cette année-là, l’armée algérienne annonçait avoir abattu un drone malien qui, selon Alger, avait pénétré son espace aérien près de Tinzaouatine, à la frontière commune. Bamako y voyait une agression et une atteinte à sa souveraineté. Les ambassadeurs furent rappelés, les espaces aériens fermés, et la rhétorique monta d’un cran, jusqu’aux échanges aigres devant les instances internationales à l’automne. Le voisin algérien, longtemps parrain autoproclamé des accords de paix au nord du Mali, se retrouvait accusé d’ingérence par une junte qui avait fait de la rupture avec les tutelles étrangères sa marque de fabrique. L’Algérie avait pourtant parrainé, en 2015, l’accord de paix censé stabiliser le nord malien, un texte que Bamako a fini par dénoncer, ajoutant l’humiliation diplomatique au différend militaire.
Le dégel s’est amorcé discrètement au premier semestre 2026. Le retour des ambassadeurs à leurs postes, la réouverture des espaces aériens aux aéronefs à destination ou en provenance de l’autre pays, puis cette visite de Maïga porteur d’un message de Goïta, dessinent une trajectoire méthodique. Le communiqué officiel insiste sur les mots d’ordre du moment : dialogue, respect mutuel, non-ingérence. La formule n’est pas neutre. Elle reprend presque mot pour mot le lexique que la junte malienne oppose habituellement à ses partenaires occidentaux, et signale qu’Alger a accepté de traiter Bamako en égal souverain, non en protégé encombrant.
Pour les autorités maliennes, le calcul est d’abord stratégique. Depuis son basculement vers Moscou et la constitution de l’Alliance des États du Sahel avec le Burkina Faso et le Niger, Bamako a rompu avec Paris et pris ses distances avec la CEDEAO. Mais la profondeur logistique manque. L’Algérie, avec ses milliers de kilomètres de frontière saharienne, son poids énergétique et son influence sur les circuits commerciaux du Nord, demeure un partenaire dont aucun pouvoir à Bamako ne peut durablement se passer. Rouvrir le corridor algérien, c’est desserrer l’étau que le blocus imposé par les groupes jihadistes fait peser, ces dernières semaines, sur l’approvisionnement de la capitale malienne en carburant.
Côté algérien, le rapprochement corrige une position devenue intenable. En laissant se dégrader ses relations avec Bamako, tout en normalisant récemment avec Niamey, Alger risquait de perdre la main sur l’ensemble de son flanc sud, au moment précis où la Russie et la Turquie y avancent leurs pions. La diplomatie algérienne, qui se rêve en puissance d’équilibre régionale, ne pouvait tolérer d’être reléguée au rang de spectatrice dans un Sahel en pleine recomposition. Recevoir le chef du gouvernement malien, préparer la venue de Goïta, c’est reprendre langue avant que d’autres n’occupent tout l’espace. Les échanges commerciaux entre les deux pays, longtemps entravés par la fermeture des postes frontaliers, pourraient reprendre, notamment autour des hydrocarbures et des produits de première nécessité acheminés vers le nord malien.
Reste que les mots ne suffisent pas à effacer les malentendus de fond. Le dossier du nord du Mali, où les mouvements touaregs conservent des attaches de l’autre côté de la frontière, demeure une plaie ouverte. Alger a toujours prôné une solution négociée avec les rébellions du Nord ; Bamako a choisi l’option militaire et l’appui de supplétifs russes, dont la présence près de la frontière algérienne inquiète en haut lieu. Le drone abattu à Tinzaouatine n’était pas un incident isolé, mais le symptôme de deux lectures inconciliables de ce que doit être la sécurité aux confins sahariens. Aucun communiqué ne les réconcilie d’un trait de plume.
Le rapprochement se joue en outre sur fond de rivalités croisées. La normalisation entre Alger et l’AES intervient alors que le Maroc, concurrent régional de l’Algérie, courtise les États sahéliens enclavés avec son projet d’accès atlantique. Chaque geste d’Alger vers Bamako est aussi un signal adressé à Rabat, et chaque ouverture de Bamako vers Alger une manière de diversifier ses appuis sans dépendre d’un seul protecteur. Pour les régimes militaires du Sahel, jouer des rivalités maghrébines est devenu un art de survie autant qu’une politique étrangère, une façon d’exister entre des géants qui se disputent leur allégeance. Niamey, déjà réconcilié avec Alger, offre le modèle de ce que pourrait devenir la relation avec Bamako : cordiale en surface, mais surveillée de près par les deux capitales.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas malien, est celle de savoir si ce dégel annonce une reconfiguration durable ou une trêve tactique. L’histoire récente invite à la prudence : les deux capitales ont déjà connu des cycles d’idylle et de rupture, au gré des crises du Nord et des changements de pouvoir. Une visite de Goïta à Alger scellerait, sur le papier, la réconciliation. Mais dans un Sahel où les alliances se font et se défont au rythme des coups de force et des convois bloqués, la confiance retrouvée reste la denrée la plus rare, et la plus révocable.















