En portant l’armée nigériane de huit à douze divisions, en promettant une police d’État encadrée et des gardes forestiers armés, Bola Tinubu répond à une vague d’enlèvements de masse. Le président fait aussi du Sahel voisin un facteur aggravant de l’insécurité au Nigeria.

Par Kwame Mensah

Le chiffre claque comme un aveu. Le 30 juillet 2026, à Abuja, le président Bola Tinubu a confirmé le passage de l’armée nigériane de huit à douze divisions, soit quatre grandes unités supplémentaires censées raccourcir le temps de réaction face au banditisme et au terrorisme. Le chef de l’État s’exprimait en recevant l’Olubadan d’Ibadan, souverain traditionnel du sud-ouest, au moment où le pays le plus peuplé d’Afrique, plus de deux cent trente millions d’habitants, voit se multiplier les rapts collectifs. Derrière l’arithmétique militaire affleure une interrogation politique brûlante pour la première économie de la région : l’État fédéral peut-il encore garantir la sécurité de ses citoyens sur un territoire où l’autorité publique recule par pans entiers ?

Le déclencheur porte un nom, Oriire. Dans cette collectivité locale de l’État d’Oyo, l’enlèvement d’élèves et d’enseignants a rappelé que la menace ne se limite plus au nord-est, berceau de Boko Haram, ni au nord-ouest gangrené par les groupes de bandits armés. Elle gagne désormais le sud-ouest yoruba, longtemps réputé plus sûr. La réponse annoncée par Abuja combine trois volets : la montée en puissance de l’armée de terre, la création promise de polices d’État dotées de garde-fous contre les abus, et le renforcement de gardes forestiers désormais chargés, selon les mots du président, de traquer les criminels tapis dans les forêts et non plus seulement la faune. Selon plusieurs analystes cités par la presse nigériane, l’économie de la rançon s’est structurée au point de devenir une industrie parallèle, où des réseaux prélèvent une rente sur la peur des familles et sur l’impuissance des forces de l’ordre.

Le gouvernement fédéral entend surtout marquer une rupture doctrinale. Bola Tinubu a réaffirmé qu’aucune rançon ne serait versée et qu’aucune négociation ne serait engagée avec les ravisseurs, une ligne dure présentée comme la condition d’un rétablissement de la dissuasion. La réforme des polices d’État, serpent de mer du fédéralisme nigérian, déléguerait aux gouverneurs une partie de la sécurité de proximité, avec un rôle reconnu aux autorités traditionnelles pour prévenir les dérives. L’exécutif parie sur un maillage territorial plus dense et sur une chaîne de commandement raccourcie, là où la centralisation actuelle allonge des délais souvent fatals entre l’alerte et l’intervention.

Sur le terrain, la promesse se heurte à une réalité têtue. Les populations rurales du nord et, désormais, du centre paient le prix fort d’une insécurité qui vide les villages, ferme les écoles et asphyxie les récoltes. Chaque rapt d’écoliers ravive le souvenir de Chibok et nourrit la défiance envers un État perçu comme absent au moment décisif. Multiplier les divisions ne suffira pas si les soldats manquent d’équipements, de renseignement et d’une solde régulière, maux chroniques d’une armée déjà surétirée sur plusieurs fronts simultanés, du bassin du lac Tchad aux confins du nord-ouest. La confiance, une fois perdue, se reconstruit plus lentement qu’une division ne se lève. Dans les États du nord-ouest comme Zamfara ou Katsina, des localités entières vivent sous la coupe de chefs de bande qui lèvent l’impôt, contrôlent les marchés et dictent l’accès aux champs, substituant leur ordre à celui de la République.

Entre l’ambition affichée et les moyens réels s’ouvre un espace de risques. La création de polices d’État inquiète une partie de la classe politique, qui redoute leur instrumentalisation par des gouverneurs à l’approche des joutes électorales. Les gardes forestiers, faiblement formés, pourraient se muer en supplétifs incontrôlés. Quant au financement de quatre divisions nouvelles, il pèsera sur un budget fédéral déjà comprimé par le service de la dette et par les séquelles de la suppression des subventions aux carburants. L’histoire récente enseigne que les architectures sécuritaires les plus ambitieuses butent souvent, au Nigeria, sur la corruption des circuits d’approvisionnement et sur la faiblesse de l’exécution.

La dimension régionale, elle, déplace le curseur. Bola Tinubu a explicitement lié la montée de l’insécurité nigériane aux crises du Sahel, citant le Mali, le Burkina Faso et le Niger, dont les régimes de transition ont rompu avec la Cedeao pour former l’Alliance des États du Sahel. En pointant la porosité des frontières et la circulation des combattants et des armes, Abuja rappelle que le djihadisme sahélien et le banditisme nigérian se nourrissent l’un l’autre. Mais l’accusation est aussi politique : elle dédouane en partie l’État fédéral de ses propres carences et tend un peu plus les relations avec des voisins déjà rétifs à toute tutelle du géant ouest-africain. Le paradoxe est cruel : au moment où Abuja cherche à peser sur la stabilisation du Sahel, ses propres reculs sécuritaires affaiblissent sa voix, et la Cedeao, dont il fut longtemps le pilier, peine à parler d’une seule voix face à une Alliance des États du Sahel de plus en plus autonome.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas nigérian, est celle de savoir si l’on peut refermer par le nombre une insécurité qui procède d’abord de la déliquescence de l’État local. Pour Bola Tinubu, la voie est étroite : rassurer une opinion épuisée sans verser dans le tout-sécuritaire, réformer la police sans armer les féodalités régionales, verrouiller la frontière sahélienne sans rompre définitivement avec l’Alliance des États du Sahel. Le passage à douze divisions dira, dans les mois qui viennent, si le Nigeria a trouvé une parade durable ou seulement gagné un sursis face à une crise dont les racines sont d’abord politiques et sociales.