Selon la note du Haut-Commissariat au Plan publiée début août, le chômage marocain est tombé à 9,5 % au deuxième trimestre 2026. Un chiffre flatteur qui doit beaucoup à une nouvelle méthode et à l’effet saisonnier agricole, et masque mal l’exclusion des jeunes et des diplômés.

Par Tunde Adeyemi

Le chiffre a de quoi séduire. Selon la note du Haut-Commissariat au Plan diffusée au début du mois d’août, le taux de chômage au Maroc est tombé à 9,5 % au deuxième trimestre 2026, contre 10,8 % trois mois plus tôt, soit un recul de 1,3 point. Sur la même période, l’économie nationale a progressé de 4,8 % en glissement annuel, portée par une campagne agricole ressuscitée et par la résilience des services. Rabat tient là un argument de communication à quelques semaines d’échéances électorales. Mais derrière la statistique flatteuse, le marché du travail marocain reste un chantier à ciel ouvert, où les fragilités structurelles résistent aux embellies de conjoncture. Le royaume, souvent cité en modèle de stabilité macroéconomique au Maghreb, se heurte à une équation que la croissance seule ne résout pas : produire des emplois assez nombreux et assez qualifiés pour sa jeunesse.

Premier avertissement : ce trimestre inaugure une nouvelle façon de compter. Le HCP a lancé l’EMO2026, première d’une génération d’enquêtes alignée sur les standards les plus récents de l’Organisation internationale du travail, qui remplace l’ancienne enquête nationale sur l’emploi. Le taux dit strict de 9,5 % résulte donc en partie d’un changement de méthode et d’une rétropolation des séries, et non d’un seul progrès réel. Les statisticiens eux-mêmes le concèdent : la baisse relève d’abord d’un effet saisonnier, tiré par les emplois agricoles d’une bonne année pluviométrique, davantage que d’une amélioration de fond. La prudence est de mise avant de crier victoire. Comparer ce trimestre à celui de l’an dernier suppose d’ailleurs de manier avec précaution des séries tout juste recalculées.

L’exécutif, lui, met en avant le verre à moitié plein. Près de 279 000 postes rémunérés ont été créés en un trimestre, une performance que le gouvernement inscrit dans le récit d’un « Maroc émergent » cher au roi Mohammed VI, adossé à l’industrie, aux énergies renouvelables et aux grands chantiers d’infrastructures. Le pays a de fait consolidé sa place de plateforme industrielle, de l’automobile à l’aéronautique. Mais le Haut-Commissariat au Plan lui-même tempère l’enthousiasme : les besoins en emplois demeurent élevés, et la création nette ne suffit pas à absorber le flux des nouveaux entrants sur un marché du travail jeune et sous pression démographique. Chaque année, des centaines de milliers de jeunes s’y présentent, quand l’appareil productif, lui, avance à un rythme plus lent.

C’est sur cette jeunesse que le bât blesse le plus. Chez les 15-24 ans, le chômage culmine à 27,2 %, plus du quart d’une classe d’âge tenue à l’écart de l’emploi ; il atteint encore 14,5 % chez les 25-34 ans. Les femmes, elles, affichent un taux de 14,8 %, contre 8,1 % pour les hommes, révélant une participation féminine au marché du travail qui reste parmi les plus faibles de la région. Pour ces catégories, la baisse globale du chômage relève de l’abstraction : ni le diplômé qui multiplie les candidatures sans réponse ni la jeune femme cantonnée à l’inactivité ne se reconnaissent dans la moyenne nationale. La statistique rassure les gouvernants ; elle n’emploie personne.

Le paradoxe le plus cruel touche les diplômés. Le chômage strict grimpe à 16,7 % chez les titulaires d’un diplôme supérieur et à 16 % chez ceux d’un diplôme intermédiaire, quand il tombe à 3,8 % chez les personnes sans diplôme. Plus on est formé, plus on peine à trouver un emploi à la hauteur de ses qualifications : le signe d’une inadéquation persistante entre un système éducatif qui produit des cadres et une économie qui crée surtout des postes peu qualifiés, souvent informels et précaires. L’agriculture, qui a dopé les chiffres du trimestre, offre des emplois saisonniers, non des carrières. La croissance marocaine embauche, mais pas toujours ceux qu’elle a formés. Ce décalage nourrit l’émigration des talents, ces ingénieurs et médecins formés à grands frais qui partent chercher ailleurs l’emploi que le pays ne leur offre pas.

Cet écart entre le récit et le vécu porte une charge politique. À l’approche des rendez-vous électoraux, un chômage affiché sous la barre des 10 % constitue un actif que le pouvoir ne se privera pas d’exhiber. Les voix critiques, elles, rappellent qu’une baisse saisonnière n’est pas une tendance structurelle et que la promesse d’un Maroc émergent se mesure moins au produit intérieur brut qu’à la capacité d’offrir un avenir aux diplômés de Casablanca comme aux jeunes des périphéries. Entre le tableau statistique et la file d’attente devant les agences d’emploi, l’exécutif joue une part de sa crédibilité sociale. Les mobilisations de diplômés chômeurs, récurrentes devant le Parlement à Rabat, rappellent que la patience sociale n’est pas infinie.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas marocain, est celle de savoir si une croissance de près de 5 % peut durablement rimer avec un chômage des jeunes de plus de 27 %. En définitive, le chiffre de 9,5 % n’est pas seulement un indicateur technique ; il éclaire un modèle de développement qui crée de la richesse plus vite que des emplois qualifiés. Tant que la reprise reposera sur les caprices de la pluie et sur des postes précaires, le recul du chômage restera un répit plutôt qu’une conquête, et l’emploi, au Maroc, un chantier que nul trimestre flatteur ne suffit à refermer.