
En signant dix textes le 26 août 2026, le président ghanéen John Mahama parie sur la fiscalité intérieure pour verrouiller une sortie du programme du FMI. Derrière la technique douanière et la TVA, c’est la crédibilité budgétaire d’Accra, et sa souveraineté financière retrouvée, qui se joue.
Par Kwame Mensah
Le 26 août 2026, dans l’enceinte de Jubilee House à Accra, John Dramani Mahama a apposé sa signature au bas de dix lois d’un même trait de plume. La scène, réglée comme une cérémonie d’État, avait valeur de manifeste. En quelques minutes, le président ghanéen a promulgué un paquet législatif qui touche à la douane, aux accises, à la taxe sur la valeur ajoutée, à l’impôt sur le revenu, aux prélèvements du secteur énergétique et à la gouvernance du cacao. Pour un pays qui sort à peine de la restructuration de dette la plus douloureuse de son histoire récente, le message est limpide : l’État ghanéen entend désormais financer ses ambitions par ses propres recettes, et non plus par la perfusion des bailleurs.
Le calendrier n’a rien d’un hasard. Un mois plus tôt, le 27 juillet 2026, le conseil d’administration du Fonds monétaire international avait bouclé la sixième et dernière revue de l’accord au titre de la facilité élargie de crédit, ouvrant un ultime décaissement d’environ 371 millions de dollars. Accra a aussitôt sollicité un instrument de coordination des politiques de trente-six mois, dispositif sans argent frais qui remplace la tutelle par un simple accompagnement. Les dix lois du 26 août sont la traduction interne de ce basculement. La loi sur les douanes et celle sur les accises resserrent la collecte ; l’amendement à la TVA et celui à l’impôt sur le revenu redessinent l’assiette ; la loi sur les prélèvements du secteur énergétique s’attaque au trou béant des factures impayées de l’électricité. Le fil conducteur, martelé par l’exécutif, tient en une formule : colmater les fuites de recettes. Rien, dans ce vocabulaire, ne relève de l’improvisation : chaque texte prolonge la restructuration de dette de 2023, qui avait imposé aux créanciers, intérieurs comme extérieurs, des pertes sévères et laissé le pays sous étroite surveillance.
Les chiffres donnent à Mahama et à son ministre des Finances, Cassiel Ato Forson, de quoi plaider la solidité du redressement. L’inflation, qui frôlait des sommets voici deux ans, est retombée à 5,3 pour cent en juin 2026. La croissance a atteint 6,4 pour cent en glissement annuel au premier trimestre, portée par l’or, le cacao et un cedi raffermi. Les réserves de change avoisinent 14,5 milliards de dollars, soit près de six mois d’importations. Le risque de surendettement, jugé élevé au plus fort de la crise, est revenu à un niveau modéré. Sur le papier, le Ghana coche les cases d’une convalescence réussie, et le gouvernement veut désormais confier la surveillance budgétaire à un conseil budgétaire indépendant plutôt qu’aux missions du Fonds.
Reste que la mécanique fiscale se lit d’abord dans les poches des Ghanéens. L’amendement à l’impôt sur le revenu exonère les salariés payés au salaire minimum ou en deçà, geste social destiné à amortir la rigueur. Mais les nouvelles accises et la refonte de la TVA pèseront, elles, sur la consommation d’une population qui a déjà encaissé la flambée des prix et la dépréciation de la monnaie. Pour le petit commerçant d’Accra comme pour le planteur de cacao du Western, la promesse d’une souveraineté budgétaire retrouvée ne vaudra que si elle se traduit en services publics tangibles, et non en une pression fiscale supplémentaire habillée de vocabulaire réformateur.
La loi sur le Ghana Cocoa Board, glissée dans le paquet, illustre cette ligne de crête. Elle engage l’État à garantir aux producteurs une meilleure part du prix mondial et à moderniser la filière, alors que le Cocobod ploie sous les dettes et que les planteurs réclament depuis des mois le règlement de leurs arriérés. Les coopératives et les négociants savent que la réforme peut aussi bien assainir la gouvernance du cacao que renforcer la mainmise administrative sur une filière déjà très centralisée. Entre discipline financière et captation de la rente, la frontière est mince, et les intermédiaires guettent l’application des textes bien plus que leur promulgation.
Car tout se jouera dans l’exécution. Sortir d’un programme du FMI, c’est perdre l’alibi commode d’une contrainte extérieure pour justifier l’austérité. Désormais, chaque dérapage budgétaire sera imputable à Accra, et à elle seule. Plusieurs analystes rappellent que le Ghana a déjà, par le passé, quitté un programme du Fonds pour y revenir quelques années plus tard, faute d’avoir tenu la discipline une fois les projecteurs éteints. La maturité des institutions budgétaires nationales, conseil indépendant en tête, devient le vrai test. Un responsable cité par la presse locale résume l’enjeu : la loi ne vaut que par la volonté de l’appliquer quand viendra la tentation de la dépense électorale, à l’approche des échéances de 2028.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas ghanéen, est celle de savoir si un État africain peut durablement se sevrer de la tutelle du FMI sans renoncer à ses ambitions de développement. Le pari de Mahama consiste à substituer la contrainte interne à la contrainte externe, à faire de la recette fiscale le socle d’une souveraineté enfin assumée. S’il réussit, Accra offrira un modèle à une région lasse des programmes d’ajustement. S’il échoue, la dixième signature du 26 août n’aura été qu’un décret de plus. D’autres capitales, de Lusaka à Nairobi, observent la même bascule, persuadées que la crédibilité financière se gagne désormais à domicile, sous le regard des marchés bien plus que sous celui des missions. En définitive, la discipline budgétaire n’est pas seulement un outil technique ; elle redessine le rapport entre un pays et ceux qui, hier, tenaient les cordons de sa bourse.














