
Les 8 et 9 juillet, Abidjan réunit bailleurs et investisseurs pour financer son Plan national de développement 2026-2030. Sur une enveloppe de 114 838 milliards de francs CFA, l’État ivoirien attend plus de 70 % du secteur privé. Un basculement qui engage la crédibilité de tout son modèle.
Par Tunde Adeyemi
Ce mercredi 8 juillet, dans les salons feutrés d’un grand hôtel d’Abidjan, un vocabulaire nouveau s’est imposé. Autour du gouvernement ivoirien, de la Banque mondiale, de la Banque africaine de développement, de l’Union européenne et du système des Nations unies, il n’est plus tellement question d’aide au développement, mais de partenariats d’investissement. Le Groupe consultatif réuni les 8 et 9 juillet pour financer le Plan national de développement 2026-2030 affiche une ambition inédite en Afrique de l’Ouest. La Côte d’Ivoire y présente une enveloppe de 114 838 milliards de francs CFA sur cinq ans, soit près de 209 milliards de dollars, dont 70,2 % attendus du seul secteur privé. Rarement un État de la sous-région aura autant misé sur le capital pour financer son avenir. L’exercice se veut la vitrine d’une méthode que le gouvernement présente comme la seule soutenable à l’heure où l’aide publique mondiale reflue.
Le dispositif tranche avec la logique des conférences de bailleurs d’hier. Sur l’enveloppe totale, le besoin de financement public s’établit à 37 933 milliards de francs CFA, tandis que l’objectif assigné au Groupe consultatif se limite à 11 138 milliards, environ 20,3 milliards de dollars de financements extérieurs, soit moins de 10 % du plan. Le reste, plus de 90 %, doit provenir des ressources nationales et des capitaux privés. Autrement dit, Abidjan ne vient plus quémander des subventions : elle vend un marché, celui d’une économie qui a progressé de 6,5 % en 2025 et que le Fonds monétaire international voit encore croître de 6 % en 2026. Le pays assume ainsi le glissement d’une diplomatie de l’aide vers une diplomatie du rendement. La démarche, saluée par les uns comme un signe de maturité, inquiète les autres, qui y voient le renoncement discret à un outil de justice territoriale.
Pour convaincre, le gouvernement met en avant un bilan de discipline budgétaire. Le retour réussi sur le marché des eurobonds en février, avec une émission de 1,3 milliard de dollars sursouscrite cinq fois auprès de plus de deux cents investisseurs, la sixième revue du programme conclue avec le FMI et un décaissement de 832,8 millions de dollars en juin, la loi sur la dette de 2023 : tout est présenté comme la preuve d’une signature fiable. L’État promet des projets bancables dans l’énergie, les transports, l’agro-industrie et le numérique, ainsi qu’un cadre juridique destiné à sécuriser l’investisseur. La rhétorique officielle assume pleinement le pari : le développement se financera désormais par la rentabilité, non plus par la seule solidarité internationale.
Reste que ce choix déplace le risque autant qu’il le partage. Un financement adossé à 70 % aux marchés suppose des projets rentables à court ou moyen terme, condition rarement réunie pour l’école rurale, le centre de santé de brousse ou la piste agricole qui désenclave un village du Nord. Ces investissements à faible rendement, mais à fort impact social, dépendent précisément de la part publique la plus contrainte. Le danger est connu : que la logique de la rentabilité oriente les capitaux vers Abidjan et les grands corridors, laissant les territoires périphériques à la portion congrue, au moment même où les inondations meurtrières de la fin juin ont brutalement rappelé le retard accumulé dans les infrastructures de base. Entre le discours de l’attractivité et le vécu des quartiers inondés, l’écart pourrait vite devenir politiquement coûteux pour le pouvoir d’Alassane Ouattara.
Pour le tissu économique intermédiaire, l’équation est tout aussi serrée. Les PME ivoiriennes, les coopératives agricoles et les collectivités locales redoutent d’être les grandes absentes d’un festin taillé pour les fonds d’infrastructure et les groupes internationaux. La bascule vers le privé peut nourrir une croissance de vitrine, portée par quelques mégaprojets, sans irriguer l’emploi ni la transformation locale que le plan revendique pourtant. La soutenabilité sociale devient alors le véritable test de l’exercice : un taux d’exécution flatteur sur le papier ne vaudra rien si la valeur ajoutée s’échappe vers l’actionnariat étranger plutôt que de se fixer dans les filières nationales, du cacao à l’anacarde.
En toile de fond se joue une compétition d’influence. La Banque mondiale, la BAD, l’Union européenne et les Nations unies cornaquent l’exercice, mais les capitaux les plus mobiles viendront de fonds du Golfe, d’Asie et d’Europe, chacun avec ses conditions et ses exigences de rendement. Abidjan, qui se rêve en hub régional et en bon élève de l’Union économique et monétaire ouest-africaine face à des voisins surendettés, joue là une carte diplomatique de premier plan : démontrer qu’un État africain peut lever des milliards sans passer sous les fourches caudines de l’aide conditionnée. Le succès, ou l’échec, de cette vitrine pèsera sur la manière dont le continent négociera demain son propre financement. Car derrière la Côte d’Ivoire, c’est un modèle exportable que testent les bailleurs eux-mêmes, désireux de faire du privé le premier financeur du continent.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas ivoirien, est celle de savoir si le développement peut se déléguer au marché sans se trahir. Pour Abidjan, la voie est étroite : séduire les investisseurs sans hypothéquer ses services publics, afficher des taux de croissance flatteurs sans creuser les fractures territoriales. En définitive, le Groupe consultatif n’est pas seulement un exercice de levée de fonds ; il redessine les rapports entre l’État, le capital et le citoyen, et fait de la Côte d’Ivoire le laboratoire d’un pari que toute l’Afrique observe avec attention.















