
En annonçant, le 10 août 2026, le règlement de 51 milliards de francs CFA dus aux entreprises privées, le président gabonais Brice Clotaire Oligui Nguema veut prouver que l’État paie ses factures. Derrière le geste, l’enjeu d’une relance du secteur privé et de la confiance des PME étranglées par les arriérés.
Par Tunde Adeyemi
Palais de la Rénovation, Libreville, lundi 10 août 2026. À quelques jours du soixante-sixième anniversaire de l’indépendance, le président Brice Clotaire Oligui Nguema reçoit la Fédération des entreprises du Gabon et une brochette de patrons de PME. Le message qu’il leur adresse tient en un chiffre : 51 milliards de francs CFA, environ 78 millions d’euros, débloqués pour éponger une partie de la dette intérieure de l’État envers le secteur privé. Pour un pouvoir né du coup d’État d’août 2023 et confirmé par les urnes en 2025, la promesse vaut profession de foi. Le décor, choisi, dit l’intention : ce n’est pas un communiqué du ministère, c’est le chef de l’État en personne qui s’adresse aux entrepreneurs, dans le palais qui abrite le sommet du pouvoir gabonais.
Le paquet se décompose. Sur les 51 milliards, 21 milliards proviennent du Trésor public et couvrent 1 478 ordres de paiement échelonnés de 2022 à 2026 ; s’y ajoutent 30 milliards fléchés vers les créances des opérateurs de la filière forêt-bois et du secteur minier. Les premiers bénéficiaires sont les PME du bâtiment, de l’entretien, de l’approvisionnement en carburant et en denrées alimentaires, celles-là mêmes dont la trésorerie dépend d’un État ponctuel. Dans la foulée, le chef de l’État a ordonné, pour la seule filière bois, le règlement de 20 milliards supplémentaires, signe que le dossier des impayés publics est traité comme une urgence économique. Répartis sur quatre exercices budgétaires, ces ordres de paiement disent l’ampleur d’un retard devenu structurel plutôt qu’accidentel ; pour les opérateurs du bois, l’enveloppe de 30 milliards vise une filière que Libreville veut transformer localement plutôt qu’exporter en grumes.
L’annonce n’est pas venue de nulle part. Elle répond à une revendication insistante du patronat, qui réclamait un audit de la dette intérieure avant tout apurement, afin d’assainir un stock d’arriérés accumulé au fil des années de vaches maigres pétrolières. Le Gabon, où le président cumule les fonctions de chef de l’État et de chef du gouvernement depuis l’avènement de la Cinquième République, entend faire de la remise à plat des comptes publics un marqueur. Payer ses fournisseurs, c’est aussi restaurer la crédibilité d’une signature publique longtemps douteuse, condition d’un accès moins coûteux au financement.
Pour les entrepreneurs gabonais, l’effet est immédiat et concret. Une PME du bâtiment qui attendait depuis trois ans le paiement d’un marché voit sa trésorerie respirer, ses salaires assurés, ses fournisseurs remboursés. Dans un pays où l’État reste le premier donneur d’ordres, ses retards de paiement se propagent en cascade : faillites en chaîne, licenciements, défiance bancaire. L’économie gabonaise, encore adossée au pétrole et au manganèse, cherche depuis des années à élargir sa base ; or aucune diversification ne prospère sur le sable mouvant des impayés publics. En soldant une part de ses dettes, l’exécutif espère briser ce cercle et réamorcer la pompe du crédit. Les banques locales, prudentes, réservent l’essentiel de leur crédit à un État jugé plus sûr que des PME fragilisées, asséchant le financement de l’économie réelle ; un carnet de commandes honoré, c’est aussi de la TVA et des cotisations qui rentrent, et un cercle qui, cette fois, tourne dans le bon sens.
Reste la question du reste. Cinquante et un milliards apurés ne disent pas le montant total du passif intérieur, que l’audit réclamé par les entreprises doit précisément établir. Sans transparence sur l’encours global, l’annonce risque de n’être qu’un acompte politique, un signal envoyé à la veille d’une fête nationale plus qu’un plan structurel. Les opérateurs de la filière bois, moteur affiché de la diversification gabonaise, savent que la valeur ajoutée locale ne tiendra pas sans un État qui paie à temps, ni sans énergie fiable ni sans routes praticables. L’apurement est nécessaire ; il n’est pas suffisant. Tant que l’encours n’est pas certifié, nul ne peut dire si les 51 milliards soldent le dixième ou la moitié du passif, ni à quel rythme le reste sera honoré.
Le geste engage aussi le rapport de force entre l’État et un secteur privé longtemps traité en variable d’ajustement. En recevant lui-même le patronat, Oligui Nguema personnalise la relance et se pose en garant du contrat économique. Mais la personnalisation a un revers : elle fait dépendre la discipline budgétaire d’une volonté présidentielle plutôt que d’un mécanisme automatique de règlement des factures publiques. Selon plusieurs analystes, la crédibilité d’un tel apurement se jugera à sa répétition : un paiement isolé rassure un instant, un calendrier tenu change durablement le climat des affaires. Les bailleurs, FMI en tête, jugent les États sur la prévisibilité, non sur les gestes, et la confiance durable se construit dans la règle plus que dans l’annonce ; au fond, la vraie réforme n’est pas de payer, mais de ne plus accumuler.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas gabonais, est celle de savoir si un État peut acheter la confiance du privé sans réformer la mécanique qui produit ses arriérés. Pour Libreville, la voie est étroite : transformer un paiement spectaculaire en discipline routinière, sous peine de voir la dette intérieure repousser aussi vite qu’elle a été soldée. En définitive, les 51 milliards ne sont pas seulement un chèque ; ils sont un test, celui d’un Gabon post-transition sommé de prouver que la rupture affichée avec l’ancien système se traduit, enfin, dans les comptes.














