
Le 25 août 2026, Abdel Fattah al-Sissi a reçu le patron d’Eni pour accélérer le champ gazier Denise West. Mais derrière l’annonce, l’Égypte, redevenue importatrice nette de gaz naturel liquéfié depuis 2024, court après une production en déclin et une facture énergétique qui gonfle.
Par Karim Benyahia
Le 25 août 2026, au Caire, Abdel Fattah al-Sissi a reçu Claudio Descalzi, l’administrateur délégué du géant italien Eni. Au menu de l’audience, un dossier devenu stratégique : accélérer la décision finale d’investissement sur Denise West, une découverte gazière annoncée le 7 avril dans la concession de Temsah, en Méditerranée. Le message présidentiel se voulait volontariste, celui d’une Égypte capable d’attirer les majors et de relancer sa production. Mais derrière la mise en scène, une réalité têtue s’impose : le pays, longtemps vitrine gazière de la région, est redevenu importateur net de gaz naturel liquéfié. Le contraste avec l’euphorie de la fin des années 2010, lorsque Le Caire se rêvait en plateforme d’exportation vers l’Europe, en dit long sur la brutalité du retournement.
Les chiffres racontent un décrochage rapide. La production nationale de gaz est passée d’environ 15,55 milliards de mètres cubes au premier trimestre 2023 à 9,85 milliards au premier trimestre 2026, un recul de plus d’un tiers en trois ans. La moyenne quotidienne, sous les 4,4 milliards de pieds cubes lors de l’exercice 2025-2026, devrait encore refluer. Le champ géant de Zohr, qui avait nourri le rêve de l’autosuffisance, décline plus vite que prévu, et les nouvelles explorations n’ont livré que des résultats limités. Denise West, développable grâce aux installations voisines, doit précisément gagner du temps face à cette érosion. Les experts du secteur soulignent que les découvertes récentes, plus petites et plus profondes, coûtent davantage à mettre en production qu’elles ne rapportent, et ne suffisent pas à compenser l’épuisement des champs matures. La trajectoire, si rien ne l’inverse, conduit vers une dépendance croissante aux cargaisons étrangères.
Le ministre du Pétrole, Karim Badawi, tente de tenir plusieurs fronts à la fois. Il pousse la modernisation des raffineries, multiplie les appels d’offres d’exploration et négocie, dans le même mouvement, des contrats d’importation de long terme. Le pays discute avec Shell, TotalEnergies et BP l’achat de quinze à dix-huit cargaisons de gaz liquéfié par mois pendant au moins trois ans. La stratégie assumée consiste à sécuriser l’approvisionnement à tout prix, quitte à afficher une dépendance que Le Caire avait longtemps cherché à masquer. Au premier trimestre 2026, les importations ont représenté près de 38 pour cent de l’offre gazière disponible. Ce chiffre, impensable il y a cinq ans, mesure l’ampleur du basculement : plus d’un tiers du gaz consommé en Égypte vient désormais de l’extérieur.
Pour les Égyptiens, l’enjeu n’a rien d’abstrait. Le gaz alimente la production d’électricité, et le souvenir des délestages qui avaient paralysé le pays lors des étés précédents reste vif. Chaque cargaison importée pèse sur des finances publiques déjà sous tension, engagées dans un programme du FMI au coût social élevé, et ponctionne des devises rares. Le consommateur, qui subit la hausse des tarifs et la compression des subventions, paie in fine l’écart entre l’ambition affichée et la géologie. La sécurité énergétique, hier argument de puissance, devient une contrainte budgétaire quotidienne. Le gouvernement a beau reporter certaines cargaisons quand la demande faiblit, la facture pèse sur la balance des paiements et complique la stabilisation d’une livre égyptienne déjà malmenée par des années d’inflation et de dévaluations successives.
En amont, les compagnies internationales avancent avec prudence. Beaucoup réclament le règlement d’arriérés accumulés par l’État envers elles, condition implicite de tout nouvel engagement. La décision d’investissement sur Denise West, si elle se concrétise, aura donc valeur de test : elle dira si Le Caire est encore capable d’offrir aux majors un cadre assez sûr pour immobiliser des capitaux dans un bassin vieillissant. Entre promesses de développement accéléré et méfiance des investisseurs, la relance annoncée reste suspendue à la crédibilité financière de l’État égyptien. Les majors, échaudées par des retards de paiement passés, conditionnent leurs engagements à des garanties fermes, et arbitrent en permanence entre l’Égypte et des bassins jugés plus rentables ailleurs dans le monde.
La dimension géopolitique aggrave l’équation. Pour combler son déficit, l’Égypte dépend aussi du gaz importé d’Israël, adossé à des accords de plusieurs dizaines de milliards de dollars dont l’avenir est exposé aux soubresauts régionaux. Toute crise au Proche-Orient menace ainsi directement la sécurité énergétique du pays, et transforme une vulnérabilité intérieure en dépendance stratégique. Le Caire, qui rêvait de devenir un carrefour d’exportation vers l’Europe grâce à ses terminaux de liquéfaction, se retrouve dans la position inverse : celle d’un importateur contraint de courtiser ses fournisseurs. La diplomatie énergétique de Sissi consiste dès lors à multiplier les partenaires, italiens, britanniques, français, israéliens, pour ne dépendre d’aucun exclusivement, tout en préservant l’image d’une puissance régionale maîtresse de ses approvisionnements.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas égyptien, est celle de savoir comment un grand producteur peut basculer, en quelques années, du statut d’exportateur à celui de client dépendant de ses voisins. Le pari de Sissi et de Badawi consiste à gagner du temps par l’importation en attendant que des champs comme Denise West inversent la courbe. En définitive, la relance gazière n’est pas seulement un dossier technique ; elle redessine les rapports de force énergétiques de la Méditerranée orientale, et rappelle qu’aucune rente n’est éternelle. Pour un pays de plus de cent millions d’habitants dont la demande d’électricité ne cesse de croître, le défi n’est pas seulement d’attirer Eni, mais de reconstruire, champ après champ, une souveraineté énergétique érodée.















