Absent du pays depuis le 7 juin, Paul Biya, réélu en octobre 2025 pour un huitième mandat, n’est pas réapparu. Le 2 août, le gouvernement a dû démentir toute vacance du pouvoir, quand le quatrième recensement, prolongé de quarante-cinq jours, peine à dénombrer 40 % des Camerounais.

Par Éliane Moukoko

Le 2 août 2026, sur les ondes d’une radio internationale, le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, René Emmanuel Sadi, a prononcé les mots que l’on attendait depuis des semaines : « Le président est en vie, il n’y a aucune vacance du pouvoir. » Réélu le 12 octobre 2025 avec 53,66 % des voix pour un huitième mandat consécutif, investi le 6 novembre, Paul Biya, quatre-vingt-douze ans, a quitté Yaoundé le 7 juin pour un séjour privé en Europe. Près de deux mois plus tard, il n’était toujours pas rentré. Interrogé sur la date de ce retour, le porte-parole est resté évasif : « très bientôt », sans plus de précision. La formule, censée rassurer, a surtout confirmé l’ampleur du malaise. Dans un pays dont le chef de l’État règne depuis 1982, l’absence prolongée du dirigeant a rouvert, une fois de plus, la question jamais tranchée de sa succession.

Le silence présidentiel n’est pas une nouveauté au Cameroun ; il est devenu une méthode de gouvernement. Mais sa répétition, cette fois, se double d’un vide institutionnel plus criant. Sept mois après sa prestation de serment, Paul Biya n’a toujours pas formé de nouveau gouvernement : l’équipe en place, conduite depuis 2019 par le Premier ministre Joseph Dion Ngute, expédie les affaires courantes, dans l’attente d’arbitrages qui ne viennent pas. La Constitution prévoit qu’en cas de vacance, le président du Sénat assure l’intérim, mais aucun mécanisme clair ne s’enclenche tant que la vacance n’est pas officiellement constatée. Or c’est précisément ce constat que le pouvoir se refuse à poser. Le résultat est un État suspendu, où l’autorité s’exerce par procuration et où chaque rumeur sur la santé du chef de l’État suffit à faire vaciller la machine administrative. Gouverner par le silence a longtemps servi Paul Biya, en entretenant le mystère et en décourageant les ambitions rivales ; mais l’outil s’émousse à mesure que le temps presse et que la question de l’âge devient impossible à esquiver.

Cette paralysie du sommet trouve un écho concret à la base, dans un chantier censé mesurer le pays lui-même. Le quatrième recensement général de la population et de l’habitat, couplé au recensement de l’agriculture et de l’élevage, aurait dû s’achever le 31 juillet. Le gouvernement a dû, pour la deuxième fois, repousser l’échéance de quarante-cinq jours : les opérations n’avaient couvert qu’environ 60 % de la population, laissant dans l’ombre 40 % des Camerounais. Le retard n’est pas anodin. Un recensement est l’acte par lequel un État se connaît, planifie ses écoles et ses hôpitaux, répartit ses ressources et redécoupe ses circonscriptions. Son inachèvement, dans un pays qui n’a plus dénombré sa population depuis 2005, dit l’affaiblissement des capacités administratives, l’insécurité qui gangrène certaines régions et la difficulté d’un appareil d’État à accomplir sa mission la plus élémentaire.

Sur ce terrain miné prospère une opposition qui, faute d’accès au pouvoir, s’empare du doute. Depuis la présidentielle contestée de 2025, marquée par des tensions et une répression, les adversaires du régime scrutent chaque absence, chaque silence, comme l’annonce possible d’un basculement. Le démenti de René Emmanuel Sadi visait d’abord à couper court à ces spéculations. Mais en officialisant le débat sur la vacance du pouvoir, il l’a paradoxalement légitimé. La question de la succession, longtemps taboue, s’installe désormais dans l’espace public, portée autant par l’opposition que par les calculs feutrés d’un premier cercle présidentiel où chacun se prépare à l’après. Autour du chef de l’État, les fidèles verrouillent l’information ; à distance, les prétendants avancent masqués. Le pays vit à l’heure d’une transition non déclarée, dont nul ne connaît le calendrier. Faute d’institutions capables de trancher au grand jour, c’est dans l’ombre des couloirs du palais que se joue l’avenir du pays, à l’abri du regard des citoyens.

Le cas camerounais dépasse les frontières nationales. Poids lourd de la CEMAC, première économie de l’Afrique centrale, le Cameroun est un pilier de stabilité régionale dont l’incertitude au sommet inquiète bien au-delà de Yaoundé. Une succession mal préparée, dans un État où les équilibres ethniques et régionaux sont sensibles et où couve depuis des années une crise dans les régions anglophones, ferait courir un risque à toute la sous-région. Les partenaires du pays, de Paris à Pékin, observent sans le dire l’érosion d’un système personnalisé à l’extrême, où la longévité d’un homme a fini par tenir lieu d’institution. Quand cet homme s’absente, c’est l’architecture entière qui se met à trembler. Pour les investisseurs comme pour les capitales étrangères, l’incertitude a un coût : elle gèle les décisions, suspend les projets et fait planer sur l’Afrique centrale le spectre d’une transition désordonnée.

En définitive, l’absence de Paul Biya et l’inachèvement du recensement ne sont pas deux faits divers séparés ; ils sont les deux visages d’un même épuisement, celui d’un État dont les rouages tournent à vide, en haut comme en bas. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas camerounais, est celle de savoir comment un régime bâti tout entier autour d’un homme peut préparer l’après sans se déliter. Le pouvoir assure que le président rentrera très bientôt. Le vrai enjeu n’est plus la date de son retour, mais la capacité du pays à se penser sans lui.