En élisant Patrice Talon à la présidence de sa chambre haute le 6 août, le Bénin parachève le bicaméralisme instauré par la révision constitutionnelle de 2024. Officiellement, une modernisation des institutions. En pratique, un dispositif qui maintient l’ancien chef de l’État au sommet de la Ve République.

Par Aïssatou Diallo

Le geste avait valeur de symbole autant que d’acte fondateur. Le jeudi 6 août 2026, réunis à Porto-Novo, les sénateurs béninois ont élu le premier Bureau de la chambre haute de leur Parlement, une institution que le pays n’avait jamais connue depuis son indépendance, en 1960. À sa tête, ils ont porté Patrice Talon, président de la République jusqu’au début de l’année, plébiscité par vingt-quatre voix sur vingt-cinq. Le Bénin, longtemps cité en modèle pour son pluralisme et ses alternances pacifiques, se dote ainsi d’un second étage législatif dont la présidence échoit d’emblée à l’homme qui vient tout juste de quitter le palais de la Marina, siège de l’exécutif.

Le nouveau Sénat est l’aboutissement de la révision constitutionnelle de 2024, qui a fait passer le pays d’un Parlement monocaméral à un système à deux chambres. Installée le 30 juillet, la chambre haute a vu son règlement intérieur validé par la Cour constitutionnelle le 3 août, avant l’élection de son Bureau trois jours plus tard, dans un enchaînement rapide et soigneusement orchestré. Autour de Talon siègent Louis Vlavonou à la vice-présidence, Alassane Séidou comme rapporteur et Adidjatou Mathys comme rapporteuse adjointe, tous proches de la majorité sortante. Une particularité pèse lourd sur l’édifice : la présidence de la chambre est réservée aux membres de droit, c’est-à-dire aux anciens chefs de l’État, disposition taillée pour un cercle restreint.

Le pouvoir défend, sans surprise, une lecture strictement institutionnelle. Le bicaméralisme, plaide-t-on à Cotonou, tempère la loi par une seconde lecture, associe davantage les territoires et les personnalités d’expérience à la fabrique des textes, et stabilise une démocratie parfois heurtée par les crises. En confiant le perchoir sénatorial aux anciens présidents, la réforme entend, dit-on, capitaliser sur leur expérience de l’État et leur offrir un rôle constitutionnel utile plutôt qu’une retraite politique oisive. Le Sénat se veut ainsi une chambre de la sagesse et de la modération, en surplomb des joutes partisanes de l’Assemblée nationale, gardienne de la continuité républicaine. Les défenseurs de la réforme citent volontiers les grandes démocraties dotées de deux chambres, du Sénat français au Bundesrat allemand, pour ancrer le nouveau dispositif dans une tradition parlementaire respectable.

La réalité politique se lit tout autrement. En avril, Romuald Wadagni, dauphin désigné de Talon et jusque-là ministre d’État chargé des Finances, a remporté la présidentielle avec 94,05 pour cent des voix face à un unique adversaire, l’opposant modéré Paul Hounkpè. Non rééligible après ses deux mandats, Talon quittait officiellement le pouvoir exécutif, conformément à la Constitution. Son installation quasi immédiate à la tête du Sénat brouille pourtant cette sortie et alimente le soupçon d’une continuité déguisée, où l’architecture constitutionnelle semble épouser les besoins d’un homme plutôt que l’inverse. La frontière entre transmission et conservation du pouvoir s’en trouve singulièrement estompée.

Pour l’opposition, laminée dans les urnes et longtemps privée de représentation à l’Assemblée nationale, le nouveau Sénat ressemble à un verrou supplémentaire posé sur le jeu politique. La quasi-unanimité de l’élection de Talon, vingt-quatre voix sur vingt-cinq, témoigne d’un champ où la majorité présidentielle contrôle désormais l’essentiel des leviers institutionnels. Les voix critiques y voient moins un contre-pouvoir qu’une chambre d’enregistrement dotée du prestige des institutions, capable de peser sur la révision des lois, sur les nominations et, demain peut-être, sur les grands équilibres du régime. La délibération risque alors de céder le pas à la simple ratification. Certains juristes s’interrogent déjà sur l’articulation entre les deux chambres en cas de désaccord législatif, et sur le poids exact que le Sénat pourra faire valoir face à une Assemblée elle aussi acquise à la majorité présidentielle.

Le Bénin illustre ainsi une tendance qui traverse l’Afrique de l’Ouest, où des révisions constitutionnelles remodèlent les règles du jeu au profit des sortants et de leurs héritiers. Le pays n’a pas changé de dirigeant par la force, ni suspendu ses scrutins, ni renié ses institutions ; il a plutôt aménagé, par le droit et dans les formes, les conditions d’une influence durable. Pour Wadagni, la voie est étroite : gouverner pleinement en son nom tout en composant avec un prédécesseur installé au sommet d’une institution que ce dernier a lui-même fait naître. L’équilibre subtil entre les deux hommes dessinera, plus que les textes, la physionomie réelle du régime béninois.

En définitive, la naissance du Sénat béninois n’est pas seulement un ajout d’architecture parlementaire ; elle redistribue en profondeur les rapports de force au sommet de l’État. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas béninois, est celle de savoir si le bicaméralisme, ailleurs synonyme d’équilibre et de contrôle des pouvoirs, peut aussi servir à en concentrer l’exercice entre quelques mains expérimentées. Le Bénin s’est offert une chambre haute au terme d’un processus juridiquement impeccable ; il lui reste à prouver qu’elle sera un lieu vivant de délibération, et non l’antichambre feutrée d’un pouvoir qui, sous d’autres habits, refuse de vraiment s’en aller.