Depuis fin avril, la coalition JNIM-FLA enserre Bamako dans un siège logistique inédit, frappant les corridors d’approvisionnement et asphyxiant une capitale de quatre millions d’habitants. La junte Goïta, amputée d’un ministre tué dans son palais, voit la guérilla sahélienne devenir guerre de territoires.

Bamako, le 12 mai 2026. À la station Total de Faladié, la queue pour le carburant double l’avenue Cheick Zayed sur près de trois kilomètres. Les automobilistes campent depuis l’aube, certains depuis la veille. Les chauffeurs des « Sotrama », ces minibus collectifs qui irriguent la capitale, ont déserté les rues. Au même moment, à six cents kilomètres au nord-est, le bourg de Kendié, dans le cercle de Bandiagara, est saccagé par une centaine de combattants du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM). Les boutiques sont pillées, méthodiquement, marché après marché. Selon ACLED, c’est la dix-septième localité visée depuis la mi-avril. Ce que la presse internationale qualifiait encore d’« insurrection rurale » s’écrit désormais à l’échelle d’un État.

Le pivot est daté. Le 25 avril, JNIM et le Front de libération de l’Azawad (FLA) ont déclenché la plus vaste opération offensive depuis la rébellion touarègue de 2012. Selon le suivi de Bellingcat et d’ACLED, des assauts coordonnés ont frappé Bourem, Sévaré, Kati, Senou et Bamako même. Le ministre de la Défense Sadio Camara, longtemps homme fort de la junte et architecte du rapprochement avec Moscou, est tombé dans l’attaque du palais présidentiel. Le chef du renseignement, le général Modibo Koné, a été grièvement blessé. Trois jours plus tard, le JNIM annonçait un blocus complet de la capitale. Aujourd’hui, les barrages tenus par ses cellules à Soribougou, Naréna et Ouélessébougou contrôlent les axes ouest, sud-ouest et sud de Bamako. Les corridors d’hydrocarbures qui acheminent depuis Dakar, Nouakchott, Conakry et San-Pédro l’essentiel des importations d’un pays enclavé passent désormais par les check-points du djihad. Le Mali, qui consomme près de 800 000 tonnes de carburant chaque année, n’en stocke qu’à peine deux semaines en raffineries privées. La pénurie est arithmétique avant d’être militaire.

L’alliance JNIM-FLA est, sur le papier, contre nature. Al-Qaïda au Sahel d’un côté, une mouvance touarègue séparatiste et laïque de l’autre. C’est précisément cette improbabilité qui en fait la redoutable mécanique. Comme l’observe l’Africa Center for Strategic Studies, le JNIM apporte ses capacités militaires et son maillage opérationnel, le FLA fournit l’ancrage ethnique et la légitimité territoriale dans le Nord. À court terme, les deux groupes convergent contre un même ennemi, la junte. À moyen terme, ils se répartissent l’espace. Le mode opératoire emprunte autant aux talibans afghans qu’à certaines guérillas soudanaises : pas de bataille rangée, mais l’asphyxie logistique d’une capitale de quatre millions d’habitants, doublée d’une frappe de décapitation visant le cœur du pouvoir militaire. Ce n’est plus une insurrection. C’est un siège, et c’est une guerre.

La junte Goïta accuse le coup en silence. L’Africa Corps, héritier rebaptisé de Wagner, s’est retiré de Tessalit fin avril, sans communiqué, en conservant ses positions à Kidal, Gao et autour de la capitale. Moscou, accaparé par d’autres priorités, n’a pas envoyé de renforts. La doctrine du « tout sécuritaire », vendue depuis 2021 comme rupture salvatrice avec l’inefficacité française, se vide de sa substance. Pis, le contrat social du régime, celui d’une souveraineté retrouvée contre une stabilité reconquise, se fissure à Bamako même. Les commerçants du marché de Médine murmurent des chiffres : un sac de riz à 32 000 francs CFA, contre 22 000 il y a un mois. Le Conseil national de transition reporte son ordre du jour sine die. Aucun ministre ne paraît plus en uniforme à la télévision nationale, signe d’une crispation rarement vue depuis le putsch d’août 2020. Dans les casernes, les officiers subalternes commentent ouvertement la disparition de Camara, et la rumeur d’un remaniement préventif circule à l’ORTM. Goïta, dit-on, a écourté ses sorties publiques.

L’onde de choc dépasse largement les frontières. La Côte d’Ivoire d’Alassane Ouattara a renforcé son dispositif à Ouangolodougou et fermé temporairement le poste de Pogo. La Mauritanie a suspendu le trafic commercial à Sélibaby. Le Sénégal de Bassirou Diomaye Faye, déjà aux prises avec sa propre négociation de dette, a discrètement réorienté une partie de ses exportations carburant vers Conakry, pour éviter qu’elles ne soient interceptées. L’Alliance des États du Sahel, confédération militaire avec Niamey et Ouagadougou, peine à articuler une réponse commune. Le Niger n’a pas les moyens d’une projection extérieure, le Burkina Faso se débat contre ses propres fronts intérieurs et la défection de plusieurs unités à l’ouest. Le scénario, redouté de longue date par le Stimson Center et l’Institute for Security Studies, d’un effet domino sahélien dans lequel un État se vide de sa fonction régalienne pendant que ses voisins se claquemurent, prend forme à grande vitesse. Le Conseil de sécurité des Nations unies, lui, reste paralysé par les divisions Washington-Moscou sur tout dossier sahélien. Aucune mission internationale n’est crédible aujourd’hui. Aucune médiation africaine n’a été conviée à la table.

Goïta a, sur le papier, deux options. Négocier, comme l’a fait Bandiagara via ses intermédiaires communautaires, et reconnaître implicitement que des pans entiers du territoire échappent à Bamako. Ou tenter une grande offensive de rupture, périlleuse en pleine saison des pluies imminente, sans appui aérien sérieux depuis le retrait des hélicoptères russes de Tessalit. Aucune n’est franchement gagnante. La troisième voie, celle d’un effondrement contrôlé qui passerait par une transition élargie associant les partis civils écartés en 2021, la junte refuse encore d’y songer. Pendant ce temps, à Faladié, la file s’allonge, silencieuse, et le pays apprend, litre après litre, ce que coûte une souveraineté privée de logistique.