
Une nouvelle épidémie d’Ebola, souche Bundibugyo sans vaccin homologué, a fait 65 morts confirmés en Ituri depuis la deuxième quinzaine d’avril. Le 16 mai 2026, Africa CDC (Centre africain de contrôle et de prévention des maladies) a réuni en urgence RDC, Ouganda et Soudan du Sud après un cas mortel importé à Kampala.
Le 16 mai 2026, dans la matinée, Jean Kaseya, directeur général d’Africa CDC, a ouvert depuis Addis-Abeba une réunion régionale d’urgence dont la convocation a été arrachée en quelques heures. Autour de la table virtuelle, les ministres de la Santé de la République démocratique du Congo, de l’Ouganda et du Soudan du Sud, l’Organisation mondiale de la santé, l’UNICEF, le Pandemic Fund, l’Agence africaine du médicament, les CDC américains. Sujet unique : un foyer d’Ebola déclaré en Ituri, au Nord-Est du Congo, avec 246 cas suspects et 65 morts au comptage du 15 mai, souche Bundibugyo. Et un point dur, déjà un cas importé à Kampala : un Congolais de 59 ans hospitalisé le 11 mai à l’hôpital musulman de Kibuli, décédé le 14.
L’identification de la souche change la donne. L’Institut national de recherche biomédicale de Kinshasa a confirmé la présence du virus dans 13 des 20 échantillons prélevés, et a documenté la signature génétique de l’espèce Bundibugyo Ebolavirus, décrite pour la première fois en Ouganda en 2007. C’est une mauvaise nouvelle. Les deux vaccins approuvés, Ervebo de Merck et Zabdeno-Mvabea de Janssen, ciblent l’espèce Zaire Ebolavirus, qui représente l’écrasante majorité des cas africains depuis quarante ans. Aucun vaccin n’est homologué contre Bundibugyo. Quelques candidats en développement préclinique existent, comme la plateforme de Mapp Biopharmaceutical, mais aucun n’est prépositionnable dans un délai d’intervention utile.
L’épicentre est lui-même un cauchemar logistique. Les zones de santé de Mongwalu et Rwampara, où se concentre l’essentiel des cas, se situent dans une région aurifère de l’Ituri, théâtre depuis 2017 de violences inter-communautaires Hema-Lendu et de l’activité de la milice CODECO. Les voies d’accès sont coupées par saison, les structures de santé régulièrement attaquées, le personnel médical sous-équipé et souvent impayé depuis des mois. La précédente épidémie d’Ebola dans la province, en 2018-2020, avait déjà vu plus de 380 attaques contre les centres de traitement, selon le décompte de l’OMS publié en juin 2020 ; deux médecins épidémiologistes y avaient perdu la vie, dont le Dr Richard Mouzoko, abattu à Butembo en avril 2019. La mémoire collective garde la trace de ces violences, et chaque retour de l’OMS dans la région est précédé d’un travail patient de réacceptation. La gestion communautaire reste donc la condition cardinale d’efficacité, et celle-là dépend de l’acceptation par des populations meurtries qui n’ont jamais cessé de douter des blouses blanches venues de Kinshasa ou de Genève. Les leaders religieux et les chefs coutumiers locaux seront, comme en 2019, les véritables relais opérationnels de la réponse sanitaire.
Le cas de Kampala impose un saut d’échelle. Le défunt s’était déplacé en bus de l’Ituri jusqu’à la frontière ougandaise, avait franchi le poste de Mpondwe, transité dans la région de Kasese puis poursuivi vers la capitale ougandaise. Les autorités ougandaises tracent une centaine de contacts directs. C’est cette transmission transfrontalière, et la géographie très mobile des commerçants régionaux qui circulent entre Ituri, Beni, Bunia, Goma côté congolais et Kasese, Fort Portal, Kampala côté ougandais, qui a justifié le format multilatéral de la réunion d’Africa CDC. Le Soudan du Sud, lui, partage avec l’Ituri une frontière terrestre poreuse au nord d’Aru, et redoute le retour de cas à Yei.
La réponse opérationnelle se construit déjà. L’OMS Afrique a annoncé le 14 mai l’envoi de 30 épidémiologistes et le prépositionnement de 200 lits ETU, unités de traitement Ebola, répartis sur trois sites. L’UNICEF déploie six laboratoires mobiles GeneXpert. Le Pandemic Fund, instrument créé après le Covid, doit libérer une première tranche de 18 millions de dollars avant fin mai, selon le porte-parole de la Banque mondiale Joseph Rebello cité par Reuters le 16. La diplomatie sanitaire vaccinale, elle, est ouverte avec la société canadienne IBio-USA, dont un candidat anti-Bundibugyo en phase précoce pourrait bénéficier d’une autorisation d’urgence si les essais Phase I déjà conduits à Winnipeg en 2024 sont jugés suffisants. La décision relèvera de l’Agence africaine du médicament et de l’OMS, et constituerait une première continentale.
L’enjeu déborde la santé publique. L’Ituri pèse économiquement par son or, exporté massivement vers Dubaï depuis 2018 selon les rapports de The Sentry. Une mise en quarantaine prolongée fragiliserait les revenus des coopératives minières et nourrirait les milices. Politiquement, la province est stratégique pour Kinshasa, qui y joue son autorité face au M23 et à CODECO. Sanitairement, c’est un test pour l’autonomie africaine en matière de réponse épidémique. Africa CDC, doté depuis 2023 d’un mandat renforcé par l’Union africaine, se positionne pour la première fois en chef de file opérationnel d’une crise d’Ebola, sans attendre l’initiative de Genève.
Le scénario optimiste tient en un mot : confinement rapide. Si la souche reste enclavée à Mongwalu et Rwampara, et si la chaîne de transmission ougandaise est cassée en deux semaines, Africa CDC aura démontré qu’une coordination continentale est possible en mode urgence, sans tutelle extérieure. Le scénario pessimiste vaut promesse de cauchemar : extension à Bunia, glissement vers le Soudan du Sud, importations urbaines à Kampala ou Goma, vagues secondaires impossibles à tracer dans les bidonvilles est-africains. Entre les deux, le Bundibugyo impose sa propre règle, sans vaccin homologué et sans pardon. Les prochains quatorze jours diront à quel niveau l’Afrique des épidémies a fait ses devoirs depuis Mbandaka 2018. Le temps presse, les moyens manquent, et la confiance des communautés reste à reconquérir, terrain par terrain, village par village, contact par contact.














