
La présidente de l’Assemblée nationale Thoko Didiza a confirmé le 14 mai 2026 la composition du comité d’impeachment chargé d’enquêter sur l’affaire Phala Phala. L’ANC y est minoritaire avec 9 sièges sur 31, et la deadline du 22 mai cristallise les enjeux du GNU.
Jeudi 14 mai 2026, fin de matinée, au Cap. Thoko Didiza, présidente de l’Assemblée nationale et figure ANC issue du KwaZulu-Natal, fait diffuser un communiqué sec annonçant la composition du comité ad hoc chargé d’examiner les chefs d’accusation contre Cyril Ramaphosa dans l’affaire dite de Phala Phala. Trente et un sièges, dont neuf seulement reviennent à l’ANC, six au Democratic Alliance, cinq au MK Party de Jacob Zuma, trois aux Economic Freedom Fighters, le reste réparti entre IFP, Patriotic Alliance et autres formations représentées. Les partis doivent désigner leurs membres avant la fermeture des bureaux le vendredi 22 mai. Ce calendrier de huit jours suffit à saisir l’ampleur du basculement institutionnel : pour la première fois depuis 1994, le parti historiquement dominant ne contrôle pas un comité d’enquête visant l’un des siens.
L’affaire en elle-même remonte à 2020. Cette année-là, quatre millions et demi de rands en cash, environ 580 000 dollars, planqués sous un coussin de canapé dans la ferme présidentielle de Phala Phala dans le Limpopo, sont dérobés. Ramaphosa explique plus tard qu’il s’agissait du produit en liquide de la vente de buffles à un acheteur soudanais. La transaction n’a pas été déclarée à la Reserve Bank sud-africaine, le vol n’a pas été signalé à la police nationale, l’enquête sur le cambriolage a été confiée, hors voie régulière, au chef du renseignement présidentiel. En décembre 2022, un panel d’experts dirigé par l’ancien chief justice Sandile Ngcobo concluait à des preuves prima facie d’inconduite. Le Parlement, alors à majorité ANC, avait néanmoins refusé le déclenchement d’une procédure d’impeachment. Le dossier sommeillait depuis.
Tout a changé le 29 mai 2024. Aux élections générales, l’ANC est tombé à 40 pour cent et a été contraint de signer un gouvernement d’union nationale, dit GNU, avec la DA et huit autres partis. Le compromis tenait sur le silence réciproque, jusqu’à ce que la coalition se fissure au premier semestre 2026 sur deux sujets : le projet de loi BEE et les privatisations partielles d’Eskom et de Transnet. La DA, profitant de l’affaiblissement de son partenaire ANC, a relancé la procédure parlementaire sur Phala Phala. Le MK Party, véhicule personnel de Jacob Zuma réactivé depuis sa fronde de 2023, a sauté sur l’aubaine : faire tomber le successeur qui avait orchestré son départ en 2018. Les EFF, sans poids structurel mais bruyants, ont suivi pour rester audibles.
Pour Ramaphosa, l’ironie est cruelle. Le président incarnait, en 2017-2018, la promesse d’un grand retour à la transparence après les années Zuma et State Capture. Sa victoire interne au congrès ANC de Nasrec, en décembre 2017, était construite sur le contraste avec son prédécesseur. Huit ans plus tard, il se retrouve mis en accusation par un comité où son propre parti est minoritaire et où cohabitent ses pires adversaires politiques. Le risque immédiat est moins une destitution effective, qui requerrait une majorité des deux tiers (267 députés sur 400) très improbable à court terme, que la conduite d’une enquête publique exposante : auditions télévisées, productions de pièces, comparutions de hauts fonctionnaires. La machine institutionnelle prendra l’avantage politique pour le simple fait de fonctionner.
Le contexte rend la séquence explosive. Les élections municipales de 2026 sont prévues en novembre. L’ANC pourrait y perdre Johannesbourg, Tshwane et eThekwini, ce qui aurait un effet domino sur la stabilité du GNU au niveau national. La DA, qui pesait 21,8 pour cent au scrutin de 2024, vise les 28 pour cent municipaux et utilise Phala Phala comme munition de campagne. Le MK Party, évalué par les sondeurs Ipsos à 11 pour cent d’intentions de vote nationales en avril 2026, espère s’implanter au Gauteng. Cyril Ramaphosa, qui ne se représente pas à la présidence en 2029, voit son legs réduit à une variable : sauver l’ANC du naufrage municipal ou laisser son comité ad hoc faire diversion sur la scène parlementaire.
Sur le plan économique, la nervosité est palpable. Le rand a perdu 3,4 pour cent face au dollar entre le 8 et le 15 mai selon les données de FNB, principalement sur la perception d’une instabilité exécutive. Les rendements des obligations d’État à dix ans ont franchi le seuil des 11,2 pour cent. La Bourse de Johannesbourg, plus résiliente, encaisse pour l’instant grâce au compartiment minier dopé par la flambée du cobalt. Mais les analystes de la Standard Bank, dans une note du 13 mai, évoquent un « scénario Phala Phala » comme variable à intégrer dans toute projection budgétaire 2026-2027. Les agences de notation observent, prudentes, conscientes que la séquence pourrait s’allonger sur dix-huit mois et grever la prime de risque.
La séquence ouverte par Didiza a peu de chances de se conclure avant la fin 2026. Le comité produira son rapport, l’Assemblée débattra, la procédure ira en cour constitutionnelle. Mais le simple fait que la procédure existe, et qu’elle ne soit plus contrôlée par le parti présidentiel, a déjà redessiné le rapport de force institutionnel. La fonction présidentielle sud-africaine, jadis sanctuarisée par l’ANC, devient justiciable comme une autre. Pour Ramaphosa, le combat n’est plus de gagner, c’est de durer. Pour l’Afrique du Sud, c’est la maturité du système parlementaire qui se mesure, dans une démocratie qui, trente ans après 1994, accepte enfin de soumettre son président au test du soupçon.














