
Washington n’a pas délivré de visa au général Abdel Fattah al-Burhan pour l’Assemblée générale de l’ONU, en le liant à une trêve de 90 jours au Soudan. Guterres s’inquiète, le pouvoir soudanais dénonce une violation du droit. Pression efficace ou coup de force diplomatique qui renforce celui qu’il prétend contraindre ?
Par Karim Benyahia
Le général Abdel Fattah al-Burhan devait prendre la parole cette semaine à la tribune de la 81e Assemblée générale des Nations unies. Il n’est pas venu à New York. Le 21 septembre 2026, l’ambassadeur du Soudan auprès de l’ONU, Al-Harith Idriss Al-Harith, a fait savoir qu’aucun visa n’avait été délivré par Washington au président du Conseil de souveraineté ni à sa délégation, selon The Rio Times. Deux jours plus tard, Reuters, repris par TimesLIVE, révélait le fond de l’affaire : le document était conditionné à l’acceptation par Burhan d’un cessez-le-feu de 90 jours proposé par Massad Boulos, conseiller principal du président Donald Trump pour les affaires arabes et africaines. Le ministre des Affaires étrangères, Mohieldin Salem, devait parler à sa place.
Le contexte explique la brutalité du procédé. Depuis avril 2023, l’armée soudanaise affronte les Forces de soutien rapide (FSR) de Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti. Le projet ACLED recense plus de 58 000 morts, tandis que d’autres estimations citées par Al Jazeera dépassent 200 000 victimes. Plus de 30 millions de Soudanais ont besoin d’aide humanitaire, plus de 9 millions sont déplacés à l’intérieur du pays et plus de 4 millions ont fui à l’étranger. L’appel humanitaire de 3 milliards de dollars n’était financé qu’à hauteur d’environ 40 % en août 2026. La trêve de 90 jours est portée par les États-Unis, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et l’Égypte. L’armée avait déjà exprimé ses réserves en juillet, et Washington avait sanctionné Burhan dès janvier 2025.
Sur le plan juridique, Washington marche sur une ligne fine. L’accord de siège de 1947 entre les Nations unies et les États-Unis oblige le pays hôte à laisser accéder au siège les représentants des États membres. Le porte-parole du secrétaire général, Stéphane Dujarric, a fait savoir qu’António Guterres était profondément préoccupé et a appelé à la délivrance du visa. L’ambassadeur soudanais a saisi formellement l’ONU. Le Département d’État, lui, se retranche derrière la règle selon laquelle il ne commente pas les dossiers individuels de visas. Le précédent le plus célèbre reste le refus opposé à Yasser Arafat en 1988, qui avait conduit l’Assemblée générale à se réunir à Genève pour l’entendre. Le parallèle a ses limites : l’OLP ne disposait que d’un statut d’observateur, alors que Burhan dirige de fait un gouvernement qui occupe le siège du Soudan à l’ONU. La position juridique de Washington n’en est que plus fragile. Cette fois, personne ne propose de déplacer la séance.
La logique américaine est celle de la coercition directe. Faute de pouvoir imposer la paix sur le terrain, Washington monnaie ce qu’il contrôle : l’accès à la tribune mondiale. Le porte-parole du Département d’État, Tommy Pigott, a résumé la position en affirmant que les États-Unis et le président Donald Trump étaient prêts à travailler avec quiconque se montre un partenaire sérieux pour la paix au Soudan. Le message est clair : la légitimité internationale se paie en concessions militaires. Côté soudanais, la réponse l’est tout autant. « Burhan rejette cette approche à prendre ou à laisser. Toute proposition est sujette à des suggestions et à des modifications », a déclaré une source diplomatique soudanaise citée par Reuters. L’armée soutient que les trêves précédentes ont surtout permis aux FSR de se réorganiser.
Le calcul comporte un angle mort : la pression est asymétrique par construction. Hemedti ne siège pas à l’Assemblée générale, et le levier du visa ne s’applique qu’à celui que l’ONU reconnaît comme représentant de l’État soudanais. Or les FSR ont intensifié leurs frappes de drones sur les villes tenues par l’armée : le 8 septembre, une attaque contre un tribunal d’Um Ruwaba a tué une dizaine de personnes, et le 9 septembre un établissement d’enseignement a été touché à El-Obeid, dans le Kordofan-Nord. Le drone est devenu l’arme de choix d’une guerre où aucun camp ne parvient à l’emporter au sol. Selon l’ONU, les frappes de drones des deux camps ont tué plus de 1 000 civils en 2026. Punir un seul belligérant, même au nom d’un cessez-le-feu, expose Washington au soupçon de partialité.
L’effet intérieur risque d’aller à rebours de l’objectif. Au Soudan, la mesure a suscité un tollé, rapporte Al Jazeera. Le militant Sayed Al-Mazaj y voit un instrument de pression politique, et le journaliste Diaa Al-Din Bilal estime que l’interdiction pourrait renforcer la popularité de Burhan. L’hypothèse est sérieuse. Un chef militaire affaibli par trois ans de guerre peut trouver dans l’humiliation diplomatique un récit de souveraineté bafouée, particulièrement mobilisateur dans un pays où l’ingérence étrangère, réelle ou supposée, nourrit depuis longtemps le discours du pouvoir. La coercition américaine offre à Burhan ce qu’aucune victoire militaire ne lui a donné : le rôle de la victime.
L’épisode dessine pourtant une ligne de partage durable. En refusant le visa, Washington a déplacé la négociation soudanaise du terrain militaire vers celui de la reconnaissance internationale, où il dispose d’un avantage structurel. Burhan peut tenir quelques semaines sans New York. Il tiendra plus difficilement si la même conditionnalité s’étend demain aux financements, aux sanctions ou à la représentation de son gouvernement dans les enceintes multilatérales. Reste à savoir si le quartette de la trêve, dont deux membres, les Émirats et l’Égypte, entretiennent des relations très différentes avec les belligérants, suivra la même ligne. Sans front commun, le visa refusé ne sera qu’un geste. Avec lui, il deviendrait l’amorce d’une mise sous tutelle diplomatique du conflit, pour le meilleur ou pour le pire des civils soudanais.















