Trente-sept orpailleurs arrêtés dans l’État du Niger sont morts dans une cellule paramilitaire nigériane. Minna s’est soulevée, le gouverneur a décrété un couvre-feu, les corps ont été enterrés avant toute autopsie. Le Nigeria découvre le coût humain de sa police des mines.

Par Kwame Mensah

 

Jeudi 17 septembre, devant l’hôpital général de Minna, des familles ont passé la journée à attendre qu’on leur rende des corps. Trente-sept hommes, interpellés l’avant-veille lors de descentes dans la zone de Wushishi-Lukoto, à l’ouest de la capitale de l’État du Niger, étaient morts dans une cellule du Corps nigérian de sécurité et de défense civile, le NSCDC, force paramilitaire fédérale placée sous la tutelle du ministère de l’Intérieur. Ils avaient été arrêtés pour orpaillage illégal. Le lendemain, la ville a basculé : des centaines de manifestants ont attaqué des bâtiments publics, les forces de sécurité ont tiré et lancé des gaz lacrymogènes, et le gouverneur Umar Bago a décrété un couvre-feu de vingt-quatre heures. Un témoin cité par Reuters affirme avoir vu un corps au sol. Un pays qui compte sur ses mines pour sortir de la dépendance pétrolière vient de montrer ce que coûte sa manière de les surveiller.

Le NSCDC n’est ni la police ni l’armée. Créé pour protéger les infrastructures critiques, il a vu son mandat s’étendre à la traque de l’exploitation minière illégale, priorité affichée du ministère des Ressources minérales solides que dirige Dele Alake depuis août 2023. Son commandant général, Ahmed Abubakar Audi, a été reconduit pour cinq ans par le président Bola Tinubu en février 2026. Sur le terrain, cette mission se traduit par des rafles sur les sites d’orpaillage, des gardes à vue dans des locaux qui n’ont jamais été conçus pour la détention, et une chaîne de responsabilité brouillée entre le corps qui arrête, la police qui enquête et le ministère qui supervise. Le commandant du NSCDC pour l’État du Niger, Suberu Siyaka Aniviye, a été suspendu vendredi par le ministre de l’Intérieur Olubunmi Tunji-Ojo.

Deux récits s’affrontent. Le NSCDC a d’abord évoqué une épidémie, sans la nommer, avant de reconnaître que la cause des décès restait à établir. Un rapport de renseignement consulté par l’Agence France-Presse pointe la surpopulation et l’absence de ventilation. Les survivants, eux, racontent l’asphyxie. Dauda Shehu, l’un d’eux, a décrit devant les journalistes une cellule où soixante-cinq hommes étaient entassés : « Nous étions serrés les uns contre les autres, sans ventilation pour respirer correctement. » Il affirme avoir tambouriné à la porte sans obtenir de réponse. L’arithmétique tranche d’elle-même : trente-sept morts sur soixante-cinq détenus en quarante-huit heures ne ressemble à aucune pathologie connue. Reste que les corps ont été inhumés dès jeudi soir, ce qui rend les autopsies improbables. L’enquête promise devra établir des faits dont la trace matérielle a déjà disparu.

L’État du Niger, vaste territoire du centre du pays, recèle de l’or, de l’uranium et des minerais rares. L’orpaillage y fait vivre des dizaines de milliers de familles dans des zones où la puissance publique fournit peu d’autre chose. Abuja a pourtant fait de la formalisation du secteur minier un axe de diversification hors hydrocarbures, avec l’ambition de porter la contribution des mines de moins de 1 % à environ 5 % du produit intérieur brut. Mais la formalisation passe d’abord par la contrainte : faute de titres accessibles aux coopératives et de comptoirs d’achat légaux à proximité des sites, l’orpailleur demeure un délinquant par défaut. La rafle devient l’instrument de politique publique le plus visible, et souvent le seul que les populations concernées rencontrent.

Cette économie souterraine nourrit aussi des réseaux armés. Le pillage de l’or finance des groupes criminels dans le nord-ouest nigérian, et l’État justifie sa fermeté par cette réalité. L’argument a sa force, mais il produit un effet pervers : en criminalisant le mineur de base plutôt que l’acheteur et l’exportateur, la politique frappe le maillon le plus pauvre et le plus remplaçable de la chaîne. Les comptoirs de Kano, de Lagos et des places du Golfe, eux, continuent de fonctionner. La colère de Minna dit cette asymétrie autant qu’elle dit le deuil : la foule n’a pas attaqué une mine, elle a attaqué des bâtiments administratifs et une agence publique de transport.

Pour Abuja, le calendrier est cruel. Le pays sortait déjà d’une semaine lourde, entre les intoxications au méthanol de l’État d’Ondo, qui ont tué une cinquantaine de personnes selon le commissaire à la Santé Banji Ajaka, et une offre publique de la raffinerie Dangote présentée par son propriétaire comme la plus importante jamais lancée sur le continent. L’image d’un Nigeria qui capte les capitaux internationaux cohabite mal avec celle d’un corps paramilitaire incapable de garder en vie les personnes qu’il arrête. Plusieurs organisations nigérianes de défense des droits réclament une enquête indépendante, conduite hors de la ligne hiérarchique du NSCDC. La difficulté est connue : l’institution mise en cause a produit la première version des faits.

En définitive, la mort de trente-sept hommes dans une cellule de Minna n’est pas un fait divers judiciaire ; elle expose la contradiction d’une politique minière qui courtise l’investisseur étranger tout en traitant ses propres producteurs comme des hors-la-loi. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas nigérian, est celle de savoir si un État peut formaliser une économie informelle par la seule contrainte, quand il n’offre à ceux qu’il entend faire entrer dans la légalité ni titre, ni marché, ni protection. Le couvre-feu de Minna sera levé. L’enquête dira peut-être ce qui s’est passé dans la cellule. Elle ne dira pas pourquoi soixante-cinq hommes s’y trouvaient.