Trois morts dans un débit de boisson le 14 septembre, des tirs dans plusieurs quartiers le lendemain, deux semaines de villes mortes imposées par la force : la capitale du Nord-Ouest anglophone entame sa dixième rentrée scolaire sous contrainte armée. Le conflit n’est plus une crise, c’est un régime.

Par Éliane Moukoko

Bamenda, lundi 14 septembre, en fin d’après-midi. Dans un débit de boisson du quartier Nkwen, troisième arrondissement de la ville, des assaillants armés ouvrent le feu. Trois personnes sont tuées, quatre autres blessées. Le préfet de la Mezam parle d’« incursion terroriste » dans son communiqué. Le lendemain matin, alors que les habitants s’apprêtaient à rouvrir leurs commerces après plusieurs jours de ville morte, des tirs éclatent dans plusieurs quartiers. Quelques rideaux se lèvent, puis retombent. La capitale régionale du Nord-Ouest anglophone se rendort à onze heures du matin. Cette séquence de quarante-huit heures ne relève plus de l’accident : elle constitue le mode de fonctionnement ordinaire d’une ville de plusieurs centaines de milliers d’habitants, à la dixième rentrée scolaire depuis le début du conflit.

Le mécanisme est rodé et il se répète chaque septembre. Depuis près de deux semaines, Bamenda est paralysée par des villes mortes imposées par des groupes séparatistes armés, qui font de la rentrée scolaire leur cible privilégiée. L’école est l’enjeu central du conflit depuis son déclenchement en 2016, lorsque avocats et enseignants anglophones s’étaient mobilisés contre la nomination de magistrats et de professeurs francophones dans les juridictions et les établissements des deux régions anglophones. Les indépendantistes de l’Ambazonie ont retourné cette revendication en arme : interdire l’école, c’est interdire à l’État camerounais d’exister localement. Le boycott, décrété volontaire en 2017, est devenu une obligation sanctionnée par les fusils.

Yaoundé oppose à cette stratégie une réponse d’abord militaire, complétée par un habillage institutionnel. Le statut spécial accordé aux régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, issu du Grand Dialogue national de 2019, a créé des assemblées régionales dotées de compétences limitées et d’un budget modeste, sans répondre aux revendications de fond sur la justice, l’éducation et le partage du pouvoir. Les comités de désarmement, démobilisation et réinsertion installés à Bamenda et à Buea depuis 2018 ont accueilli quelques milliers de combattants repentis, sans jamais entamer la capacité de recrutement des groupes armés, faute de perspective économique offerte à ceux qui déposent les armes. Réélu en octobre 2025 et investi pour un nouveau mandat, Paul Biya, quatre-vingt-treize ans, gouverne un pays où le dossier anglophone n’a jamais été porté au plus haut niveau par un négociateur mandaté. Les escortes militaires qui accompagnent chaque rentrée dans certaines localités disent l’état réel de la doctrine : sécuriser des convois plutôt que reconstruire une confiance.

Le coût humain de cet enlisement est massif et documenté. Les hostilités entre forces de défense et combattants séparatistes ont fait environ six mille morts, tous camerounais. Plus de six cent quarante mille personnes ont été déplacées à l’intérieur du pays, et quelque quatre-vingt mille ont trouvé refuge au Nigeria voisin. Sur le plan scolaire, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies recensait en février 2024 plus de deux cent mille enfants déscolarisés du fait des fermetures d’établissements, quand International Crisis Group évalue à six cent mille le nombre d’élèves privés d’enseignement dans les zones concernées. Une génération entière d’anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest arrive à l’âge adulte sans diplôme, donc sans autre horizon économique que l’exil ou le maquis.

Pour les commerçants et les transporteurs de Bamenda, la ville morte fonctionne comme un impôt. Chaque lundi chômé, chaque semaine de fermeture imposée avant une rentrée, retire des recettes à une économie urbaine déjà amputée de ses circuits agricoles. Les ménages ruraux du Nord-Ouest voient leur accès aux terres restreint par l’insécurité, et de nombreux déplacés cultivent sans droit stable, selon les relevés du réseau de systèmes d’alerte précoce contre la famine publiés en juin. Les enlèvements ciblés, comme celui signalé le soir du 15 septembre au carrefour Guinness de Mile 3, ajoutent une économie de la rançon à cette asphyxie. Le commerce transfrontalier avec le Nigeria voisin, longtemps poumon de la région, s’est replié sur des circuits informels que les deux camps taxent tour à tour. Ceux qui financent involontairement le conflit sont d’abord ceux qui le subissent.

Ce qui rend l’issue si lointaine tient à la structure même du camp séparatiste. Il n’existe pas un interlocuteur, mais une constellation de groupes armés autonomes, adossés à des relais de diaspora en Amérique du Nord et en Europe qui collectent des fonds et arbitrent des lignes politiques à distance. Aucun de ces acteurs n’a intérêt à un accord qui le dissoudrait. Face à eux, l’armée camerounaise tient les villes, patrouille les axes et ne contrôle pas les campagnes. Ce partage tacite du territoire peut durer indéfiniment : il coûte moins cher à Yaoundé qu’une reconquête, et il offre aux groupes armés une rente territoriale suffisante pour survivre. Les tentatives de médiation conduites ces dernières années par des diplomaties tierces et par des autorités religieuses camerounaises se sont éteintes faute de mandat clair et d’engagement réel des deux camps. L’équilibre est stable, et c’est précisément ce qui le rend redoutable.

En définitive, ce qui s’est joué à Nkwen le 14 septembre n’est pas un épisode de violence de plus ; c’est la confirmation qu’un conflit sans vainqueur possible peut s’installer durablement au cœur d’un État réputé stable, sans que la communauté internationale, absorbée par le Sahel et les Grands Lacs, ne lui consacre le moindre effort de médiation. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas camerounais, est celle de savoir ce qu’il advient d’une jeunesse à qui l’on a retiré dix rentrées scolaires. Les fusils finiront par se taire, un jour ou l’autre. Les dix années perdues, elles, ne se rattraperont pas.