Trois ans après sa chute, l’ancien président gabonais affirme que l’armée française a tout orchestré. L’accusation, formulée depuis un exil parisien, se heurte aux faits documentés, mais elle prospère sur un terrain que Paris a lui-même labouré : celui du soupçon permanent.

Par Karim Benyahia

La déclaration a circulé le 12 septembre, reprise le lendemain par la presse panafricaine. Ali Bongo Ondimba, renversé le 30 août 2023, y accuse la France d’avoir organisé sa chute. L’armée française aurait « tout orchestré dans l’ombre », laissant croire au monde que les militaires gabonais agissaient seuls. De Brice Clotaire Oligui Nguema, son successeur, il dit qu’il fut « mon cousin et mon garde du corps » et qu’il n’avait « pas la capacité de mener un coup d’État par lui-même ». L’ancien chef de l’État explique enfin pourquoi il s’était exprimé en anglais dans la vidéo de cinquante et une secondes tournée le jour du putsch : un appel au secours délibérément adressé à un monde que Paris ne contrôlait pas. Trois ans après, la chute d’une dynastie devient un récit, et ce récit a désormais un coupable.

L’accusation est grave et elle demeure invérifiable en l’état. Ali Bongo n’a produit aucune pièce, aucun document, aucun témoignage nommé. Ce qu’il avance relève de l’interprétation d’un homme qui a perdu le pouvoir et qui reconstruit, a posteriori, la logique de sa défaite. Son argument central tient en une déduction : Oligui Nguema, qu’il avait lui-même promu à la tête de la Garde républicaine, n’aurait pas eu les moyens d’agir seul, donc quelqu’un d’autre a agi. Le raisonnement est séduisant pour qui connaît l’histoire des renversements en Afrique centrale. Il reste un raisonnement, pas une preuve. La charge a d’ailleurs été construite par paliers, depuis un long entretien accordé en août à un média gabonais, où l’ancien président rappelait qu’il avait fallu « des chars de l’armée » pour le destituer et annonçait renoncer à toute candidature future.

Les faits documentés, eux, résistent mal à la thèse. Le 30 août 2023, Paris a condamné le putsch et réaffirmé son attachement au retour à l’ordre constitutionnel, par la voix de la ministre des Affaires étrangères d’alors, Catherine Colonna. La coopération militaire franco-gabonaise a été suspendue le 2 septembre 2023 avant de reprendre progressivement, et les quelque quatre cents soldats des Éléments français au Gabon sont restés des mois dans une position inconfortable. Une puissance qui organise un renversement pour installer son homme n’a aucun intérêt à condamner publiquement l’opération ni à geler ses propres leviers militaires. Cela ne prouve pas l’absence d’ingérence ; cela rend la thèse d’une orchestration difficile à concilier avec la politique effectivement suivie par Paris depuis trois ans.

La trajectoire de l’accusateur complique encore la lecture. Ali Bongo vit à Paris depuis mai 2025, dans une propriété de l’avenue Foch, et détient la nationalité française. Son épouse Sylvia et son fils Noureddin, installés à Londres, ont été condamnés par contumace en novembre 2025 à vingt ans de réclusion pour détournement de fonds publics, blanchiment et association de malfaiteurs, assortis d’une créance de plus de 2 200 milliards de francs CFA au profit de l’État gabonais ; une notice rouge d’Interpol les vise depuis mai 2026. L’ancien président avait déposé plainte en France en mai 2024 pour séquestration et actes de torture visant les autorités de Libreville. Accuser Paris tout en résidant à Paris et en sollicitant ses juges est une position inconfortable, et elle affaiblit le propos autant qu’elle en explique la virulence.

À Libreville, la riposte la plus efficace reste le silence. Brice Clotaire Oligui Nguema, à la tête d’un gouvernement de trente et un membres remanié le 1er janvier 2026, n’a rien à gagner à polémiquer avec un homme privé de base politique intérieure. Sa relation avec Paris, elle, s’est normalisée sans précipitation : reçu à l’Élysée en novembre 2025, il a effectué une visite d’État en France en juillet 2026, ponctuée d’une lettre d’intention sur la coopération de défense. Trois ans pour officialiser un partenariat que la thèse d’Ali Bongo suppose noué dès l’été 2023 : la chronologie plaide contre lui. Elle suggère plutôt une France prise de court, puis rattrapée par son intérêt à ne pas perdre pied dans le golfe de Guinée après ses reculs sahéliens.

Reste que l’accusation prospère, et qu’elle continuera de prospérer. Elle ne s’adresse pas aux archives, elle s’adresse à une opinion. Depuis 2020, le récit souverainiste s’est imposé du Sahel au golfe de Guinée comme grille de lecture par défaut de tout basculement politique, et le Gabon offre un terrain parfait : cinquante-six ans de pouvoir familial, une base militaire française permanente, des intérêts économiques français de premier plan dont le manganèse exploité par Eramet, un pétrole qui a longtemps fait vivre une relation décrite comme le laboratoire de la Françafrique. Dans ce contexte, l’existence d’intérêts tient souvent lieu de démonstration. C’est précisément ce glissement, de l’intérêt établi à l’ingérence présumée, qui rend le débat gabonais si difficile à arbitrer sur des faits.

Pour Paris, la voie est étroite : démentir nourrit le soupçon, se taire le laisse s’installer. En définitive, la sortie d’Ali Bongo n’est pas seulement un règlement de comptes personnel ; elle révèle le coût politique durable d’un demi-siècle de proximité non dite entre la France et les régimes d’Afrique centrale. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas gabonais, est celle de savoir comment une ancienne puissance coloniale peut établir qu’elle n’a pas agi, quand son propre passé suffit à rendre l’accusation vraisemblable. Les archives françaises sur 2023 resteront closes pendant des décennies. Le récit, lui, se fixe aujourd’hui.