L’Alliance des États du Sahel a trois ans ce 16 septembre 2026. Née d’un pacte de défense entre trois régimes militaires, elle s’est dotée d’une banque, d’une force commune et, depuis le 24 août, d’un Parlement confédéral. L’architecture avance vite ; la sécurité, elle, reste le point aveugle.

Par Aïssatou Diallo

Le 24 août 2026, à Bamako, les délégations malienne, burkinabè et nigérienne ont installé le Parlement confédéral de l’Alliance des États du Sahel. La séance n’a pas fait la une des rédactions occidentales, mais elle marquait l’aboutissement d’une séquence institutionnelle rare par sa rapidité. Trois ans plus tôt, le 16 septembre 2023, les mêmes capitales signaient la charte du Liptako-Gourma, un pacte d’assistance mutuelle conçu dans l’urgence par des juntes fraîchement installées et isolées diplomatiquement. Peu d’organisations régionales africaines auront bâti une architecture aussi dense en aussi peu de temps. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, dont les trois pays se sont retirés, avait mis vingt ans à se doter d’un parlement communautaire.

L’inventaire des trois ans est éloquent. Le 16 septembre 2024, à l’occasion du premier anniversaire, Assimi Goïta, président de la transition malienne, annonçait la création d’une banque d’investissement commune, d’une chaîne de télévision confédérale et d’un passeport biométrique. La Banque confédérale d’investissement et de développement de l’AES a été inaugurée le 23 décembre 2025 à Bamako. Le lendemain, lors de la deuxième session du collège des chefs d’État tenue les 22 et 23 décembre 2025 dans la même ville, la présidence tournante de la confédération passait à Ibrahim Traoré, président du Burkina Faso, pour un mandat d’un an. Abdourahamane Tiani, au Niger, complète un triumvirat dont la cohésion affichée contraste avec la volatilité habituelle des alliances sahéliennes. Pour les entreprises, les organisations non gouvernementales et les analystes qui travaillent dans la zone, l’AES a cessé d’être une abstraction diplomatique : elle redéfinit les interlocuteurs officiels, les documents de voyage, les circuits financiers et le cadre sécuritaire.

Cette densité institutionnelle répond à une logique politique lisible. Les trois régimes ont fondé leur légitimité sur une double promesse : rompre avec les tutelles extérieures et rétablir la sécurité. La première a été tenue avec méthode, du départ des forces françaises à la sortie de la Cédéao, effective depuis janvier 2025. Construire des institutions confédérales prolonge cette logique : chaque organe créé rend le retour en arrière plus coûteux et transforme une rupture conjoncturelle en fait accompli juridique. Le Parlement confédéral remplit en outre une fonction interne. Dans trois pays où les assemblées élues ont été dissoutes ou remplacées par des organes de transition, il offre une chambre de représentation sans passer par les urnes nationales. La légitimité se construit par le haut, à l’échelle confédérale, plutôt que par le bas.

La seconde promesse, en revanche, résiste. Le Sahel central demeure le théâtre le plus meurtrier du djihadisme mondial : les organismes humanitaires des Nations unies y ont recensé environ 9 362 morts pour la seule année 2025, au Mali, au Burkina Faso et au Niger. Deux mouvements rivaux structurent la menace, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, affilié à Al-Qaïda, et l’État islamique au Sahel. Le premier a changé de doctrine. Plutôt que de conquérir des territoires, il asphyxie les centres : le blocus du carburant imposé autour de Bamako depuis septembre 2025 était toujours en vigueur à la mi-août 2026. Une capitale de plusieurs millions d’habitants placée sous pression logistique, sans qu’un coup de feu soit tiré à l’intérieur de la ville, dit l’ampleur du décalage entre l’architecture confédérale et la réalité du contrôle territorial.

Ce décalage a un coût économique direct. Les corridors qui relient le Sahel aux ports du golfe de Guinée, à Abidjan, Lomé, Cotonou ou Tema, restent vitaux pour trois pays enclavés. Les perturber revient à renchérir mécaniquement le prix des biens importés, du carburant aux engrais. La sortie de la Cédéao a ajouté une couche d’incertitude sur le régime douanier applicable aux échanges avec des voisins qui demeurent les débouchés naturels de la région. Les gouvernements de l’AES répondent par des accords bilatéraux ponctuels, comme celui conclu par Bamako avec Alger à la mi-septembre 2026, ou par des protocoles techniques avec Abidjan sur la stabilisation des zones douanières. L’intégration confédérale se double ainsi d’une diplomatie de raccommodage, moins spectaculaire mais plus déterminante pour les prix à la consommation.

L’extension géographique de la menace ajoute une dimension régionale que les voisins côtiers ne peuvent plus ignorer. Les groupes armés opèrent désormais dans les zones frontalières du Bénin, du Niger et du Nigéria. La Cédéao, affaiblie par le départ de ses trois membres sahéliens, doit gérer une frontière sécuritaire qu’elle ne contrôle plus et dialoguer avec une confédération qui a fait de son autonomie un principe fondateur. Le paradoxe est que les intérêts objectifs convergent, sur le renseignement, la surveillance des frontières et les corridors commerciaux, alors que les cadres institutionnels divergent.

Trois ans après le Liptako-Gourma, l’AES a donc gagné son pari juridique et perdu du terrain sur le pari sécuritaire qui l’avait fait naître. Pour Bamako, Ouagadougou et Niamey, la voie est étroite : la souveraineté proclamée doit désormais produire des résultats mesurables, faute de quoi elle se réduira à un vocabulaire. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas sahélien, est celle de savoir si une organisation régionale peut tenir durablement sur une légitimité de rupture quand elle échoue à sécuriser les routes qui la font vivre. La réponse ne viendra ni d’un parlement ni d’une banque, mais du prix du litre de gasoil à Bamako.