Le président de la République démocratique du Congo, Félix Tshisekedi

Bloquée par la police et par les militants du parti présidentiel, la marche de l’opposition congolaise du 15 septembre 2026 n’a jamais atteint le Palais du peuple. Elle a néanmoins posé la question qui structure désormais la vie politique en RDC : jusqu’où ira la révision constitutionnelle voulue par Félix Tshisekedi ?

Par Éliane Moukoko

Le mardi 15 septembre 2026, peu après huit heures, les premiers cortèges de la Coalition Article 64 s’ébranlent depuis plusieurs communes de Kinshasa, en direction du Palais du peuple. Ils n’y parviendront pas. Sur les itinéraires retenus, la police disperse les manifestants au gaz lacrymogène ; des militants de l’Union pour la démocratie et le progrès social, le parti du chef de l’État, bloquent plusieurs tronçons. À Bandundu et à Kikwit, les marches sont étouffées et des arrestations signalées ; à Kisangani, la mobilisation ne prend jamais forme. À l’intérieur du Palais du peuple, dont l’accès avait été strictement réglementé, les députés nationaux effectuent au même moment leur rentrée parlementaire. La coïncidence de calendrier n’avait rien d’accidentel : l’opposition entendait remettre un mémorandum aux élus à l’heure exacte où ceux-ci reprenaient leurs travaux.

La Coalition Article 64 tire son nom de la disposition de la Constitution de 2006 qui fait devoir à tout Congolais de faire échec à quiconque prend le pouvoir par la force ou l’exerce en violation de la loi fondamentale. Elle rassemble des personnalités que presque tout a opposées depuis une décennie : Martin Fayulu, Moïse Katumbi, Jean-Marc Kabund, Augustin Matata Ponyo, Delly Sesanga. Leur cible commune tient en une proposition de loi référendaire portée par la majorité présidentielle et validée par la Cour constitutionnelle le 30 juillet 2026, qui ouvrirait la voie à une révision de la Constitution. L’article 220 du texte de 2006 verrouille pourtant, en théorie, le nombre et la durée des mandats présidentiels. La technique retenue contourne l’obstacle plutôt qu’elle ne l’affronte : au lieu de réviser l’article verrouillé, il s’agit de convoquer un peuple souverain appelé à se donner une Constitution nouvelle, dont les compteurs repartiraient de zéro. Le second et dernier mandat de Félix Tshisekedi s’achève à la fin de 2028.

Le chef de l’État n’a jamais revendiqué frontalement un troisième mandat. Il a répété qu’il se plierait à la volonté populaire si celle-ci s’exprimait en ce sens, formule assez élastique pour maintenir l’hypothèse ouverte sans en assumer le coût politique immédiat. La riposte institutionnelle, elle, a pris une forme plus tangible. Le dimanche 13 septembre 2026, deux jours avant la marche, Félix Tshisekedi a signé une ordonnance créant un comité chargé d’organiser un dialogue national. L’annonce du principe remontait à la fin du mois d’août ; l’opposition avait alors rejeté les consultations présidentielles et maintenu son mot d’ordre de manifestation. En créant la structure à quarante-huit heures de la mobilisation, la présidence a posé une alternative simple : la table ou la rue. Une partie de l’opposition, divisée sur l’opportunité d’y siéger, a hésité. C’est précisément l’effet recherché.

Reste que le dialogue national, en RDC, est un instrument dont l’histoire récente invite à la prudence. Depuis 2016, chaque crise de légitimité a produit son forum, son facilitateur et son accord, sans qu’aucun n’ait durablement réglé la question du calendrier électoral. Les précédents ont surtout servi à gagner du temps et à recomposer des majorités. Pour les partis qui ont appelé à marcher le 15 septembre, accepter l’invitation reviendrait à légitimer un processus dont l’issue leur paraît écrite ; la refuser, c’est laisser le terrain à des interlocuteurs plus accommodants et s’exposer à l’accusation d’irresponsabilité. Pour Félix Tshisekedi, la voie est également étroite : faute de consensus, un référendum arraché dans la contestation fragiliserait une légitimité déjà entamée par la situation sécuritaire dans l’Est.

Car c’est là que se joue l’essentiel du rapport de force. Une partie du Nord-Kivu et du Sud-Kivu échappe au contrôle de Kinshasa, où l’État délègue de fait des fonctions régaliennes à des acteurs armés et à des administrations parallèles. Organiser une consultation référendaire sur l’ensemble du territoire supposerait de recenser, d’équiper et de sécuriser des zones où l’autorité publique ne s’exerce plus. Les opposants ne s’y trompent pas : ils opposent au projet de révision un argument moins juridique que pratique, celui de l’ordre des priorités. Un pays qui ne parvient pas à administrer ses provinces orientales peut-il s’offrir une refondation constitutionnelle ? La question embarrasse d’autant plus qu’elle est difficile à qualifier d’antipatriotique.

À l’extérieur, la prudence domine. Les partenaires occidentaux de Kinshasa, absorbés par les négociations régionales autour de l’Est congolais, n’ont pas fait du dossier constitutionnel une ligne rouge publique. L’Union africaine, qui s’est accommodée de plusieurs troisièmes mandats sur le continent depuis quinze ans, n’a pas de doctrine opposable. Les voisins immédiats poursuivent d’autres intérêts. Cette indifférence relative laisse le champ libre au calendrier intérieur, et ce calendrier est serré : pour qu’un référendum précède l’échéance de 2028 sans donner l’impression d’une manœuvre de dernière minute, il faudrait l’organiser en 2027 au plus tard. Chaque mois consommé en consultations rapproche le projet de la zone de turbulence électorale.

En définitive, ce qui s’est joué le 15 septembre à Kinshasa dépasse la comptabilité des cortèges dispersés. Une coalition qui rassemble des adversaires longtemps irréconciliables signale qu’un seuil a été perçu ; un pouvoir qui crée son comité de dialogue deux jours avant la marche signale qu’il l’a perçu aussi. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas congolais, est celle de savoir si le verrou constitutionnel hérité des années 2000 conserve une valeur normative ou s’il n’est plus qu’un obstacle procédural que la technique référendaire permet de franchir. La RDC n’invente rien : elle emprunte un chemin déjà balisé ailleurs. Elle le fait avec une intensité que sa taille et sa fragilité rendent particulièrement scrutée.