
Le Premier ministre algérien Sifi Ghrieb est arrivé à Bamako le 14 septembre, porteur d’un message d’Abdelmadjid Tebboune au général Assimi Goïta. Dix-sept mois après la destruction d’un drone malien à Tinzaouatène, Alger et Bamako convertissent leur réconciliation en dossiers concrets. Les arrière-pensées demeurent.
Par Karim Benyahia
Le lundi 14 septembre 2026, Sifi Ghrieb est descendu de l’avion à Bamako à la tête d’une délégation fournie, invité par son homologue malien, le général de division Abdoulaye Maïga. Le Premier ministre algérien était porteur d’un message du président Abdelmadjid Tebboune destiné au président de la transition, le général Assimi Goïta. Le déplacement referme une séquence qui aurait paru improbable un an plus tôt : celle d’une rupture presque totale entre deux capitales qui partagent près de mille quatre cents kilomètres de frontière saharienne et qui, depuis l’indépendance, n’ont jamais réussi à se passer l’une de l’autre très longtemps.
La crise avait un point de départ précis. Dans la nuit du 31 mars au 1er avril 2025, l’armée algérienne abattait près de Tinzaouatène un drone militaire malien de type Bayraktar Akinci. Alger soutenait que l’appareil avait pénétré son espace aérien, Bamako affirmait qu’il évoluait au-dessus du territoire malien. Les conséquences furent immédiates et durables : rappel des ambassadeurs, fermeture réciproque des espaces aériens, dénonciation par le Mali de l’accord de paix signé à Alger en 2015, que la junte tenait déjà pour caduc. Pendant plus d’un an, la frontière la plus stratégique du Sahel central est restée politiquement close, au détriment d’économies locales qui vivent depuis toujours du passage.
Le dégel a été méthodique. Le 10 juillet 2026, l’ambassadeur algérien regagnait Bamako et les espaces aériens rouvraient. Le 24 août, Abdoulaye Maïga était reçu à Alger par Abdelmadjid Tebboune, première visite malienne de ce rang depuis la rupture. Trois semaines plus tard, la réciproque à Bamako achève la séquence protocolaire et ouvre celle des contenus : sécurité frontalière, circulation des personnes, échanges commerciaux, approvisionnement énergétique. Les deux gouvernements parlent de codéveloppement ; l’expression masque mal une realpolitik dictée par les contraintes de chacun. Rien, dans les communiqués publiés de part et d’autre, ne mentionne le drone de Tinzaouatène. L’oubli est délibéré : la réconciliation s’est construite en contournant son objet, selon une méthode éprouvée entre voisins qui n’ont pas les moyens de la rupture.
Ces contraintes sont d’abord algériennes. En trois ans, Alger a vu son influence sahélienne se contracter. La médiation qu’elle exerçait depuis 2012 sur le dossier du nord malien s’est effondrée avec l’accord de 2015 ; les régimes issus des coups d’État de Bamako, Ouagadougou et Niamey ont constitué l’Alliance des États du Sahel sans elle et se sont tournés vers d’autres partenaires, russes et turcs pour l’essentiel. Le Maroc, rival structurel, a construit dans le même temps une offre d’accès à l’Atlantique destinée aux États enclavés du Sahel, qui reçoit un accueil favorable à Bamako comme à Niamey. La diplomatie algérienne joue donc un rattrapage, et elle le sait. La rupture consommée avec les Émirats arabes unis au début du mois de septembre a par ailleurs resserré sa marge de manœuvre régionale et rendu plus urgente la reconstitution d’un glacis sahélien favorable.
Les contraintes maliennes sont d’un autre ordre, plus immédiates. Bamako dépend de corridors d’importation que la conjoncture régionale rend fragiles, et la route du nord vers l’Algérie constitue une soupape pour les carburants, les denrées et les échanges informels qui irriguent Gao, Kidal et Tombouctou. La fermeture de la frontière avait asséché une économie transfrontalière que l’État malien ne contrôle pas mais dont dépendent des dizaines de milliers de foyers. Sa réouverture vaut mesure sociale autant que geste diplomatique, et les autorités maliennes, confrontées depuis des mois à des tensions récurrentes sur l’approvisionnement en hydrocarbures, ne peuvent se permettre de négliger un axe logistique quel qu’il soit. À cela s’ajoute une donnée moins avouable : aucune opération militaire dans l’Adrar des Ifoghas n’a de chance d’aboutir si l’arrière-pays algérien reste hermétique aux échanges de renseignement.
La réconciliation bute pourtant sur ce qui l’a provoquée. Alger continue de considérer que la question touarègue appelle une solution politique négociée ; Bamako a choisi la voie militaire et a fait de la reconquête territoriale un principe non négociable. Tant que ce différend de fond n’est pas tranché, chaque incident de frontière peut relancer la mécanique de 2025. Par ailleurs, l’Algérie a normalisé ses relations avec Niamey dès février 2026, avec le retour des ambassadeurs, mais elle n’a pas retrouvé le rôle d’arbitre qu’elle occupait. La nuance compte : une ambassade rouverte n’est pas une influence restaurée. Elle négocie désormais d’État à État, sans levier de médiation, face à des pouvoirs militaires qui ont appris à monnayer leur position entre plusieurs capitales. Pour Alger, la voie est étroite : reconquérir de l’influence sans paraître valider une stratégie sécuritaire dont elle conteste les fondements.
En définitive, la visite de Sifi Ghrieb ne règle pas le contentieux de Tinzaouatène ; elle en organise la gestion. La question qui se pose désormais, au-delà du seul axe Alger-Bamako, est celle de savoir si le Sahel central peut se stabiliser par une addition d’accords bilatéraux, alors que les cadres multilatéraux qui l’encadraient, accord de 2015, missions internationales, formats régionaux, ont tous été démantelés en moins de cinq ans. La réponse déterminera moins le sort de deux capitales que celui de la bande sahélo-saharienne tout entière, où les groupes armés, eux, n’ont jamais eu besoin d’ambassadeurs pour circuler. Le dégel algéro-malien n’est pas seulement un retour à la normale ; il redessine une géographie d’influence où chacun avance désormais sans filet.















