Réuni le 10 septembre à Bobo-Dioulasso, le conseil des ministres burkinabè a autorisé un financement de 104 milliards de francs CFA pour renforcer la SONABEL et viser 70 pour cent d’électrification en 2030. Un pari de souveraineté énergétique, alors que deux Burkinabè sur trois vivaient encore sans courant en 2024.

Par Aïssatou Diallo

Le 10 septembre 2026, à l’issue d’un conseil des ministres délocalisé à Bobo-Dioulasso et présidé par le capitaine Ibrahim Traoré, le gouvernement burkinabè a autorisé un financement de plus de 104 milliards de francs CFA pour accélérer l’électrification du pays. L’objectif affiché est spectaculaire : porter le taux d’accès à l’électricité à 70 pour cent d’ici 2030, contre à peine 34 pour cent de la population en 2024. Dans un Sahel où le courant conditionne l’école, la santé et l’activité, la décision se veut un acte de souveraineté autant qu’un choix économique. Reste à savoir si l’intention se traduira en poteaux, en lignes et en compteurs jusque dans les villages. Le choix de Bobo-Dioulasso, capitale économique et deuxième ville du pays, n’est pas neutre : il signale la volonté de porter l’effort au-delà de la seule capitale, Ouagadougou.

L’enveloppe doit renforcer les capacités opérationnelles de la SONABEL, la société nationale d’électricité, et de l’Agence Faso Vêenem, structure récemment créée pour piloter l’extension des réseaux. Elle s’inscrit dans le Pacte national de l’énergie 2026-2030, feuille de route publiée en juin, qui vise à terme un accès de 90 pour cent à l’échelle nationale, avec 100 pour cent en ville et près de 71 pour cent en zone rurale. Plus de deux cent cinquante mille ménages sont directement ciblés, de même que des écoles, des centres de santé et des entreprises. Le porte-parole du gouvernement, Pingdwendé Gilbert Ouédraogo, a présenté le projet comme un pilier de la reconquête de la souveraineté énergétique promue par les autorités de transition. La création de l’Agence Faso Vêenem traduit une volonté de professionnaliser la conduite de projets longtemps dispersés entre administrations et bailleurs aux logiques divergentes.

La démarche s’accorde avec la doctrine assumée par le pouvoir depuis le coup d’État de 2022 : produire localement, dépendre moins de l’extérieur, faire de chaque secteur un front de souveraineté. Après le textile militaire et l’industrie minière, l’énergie devient le nouveau marqueur de cette ambition. Le Burkina Faso, qui importe une part de son courant de la Côte d’Ivoire et du Ghana et reste tributaire de groupes thermiques coûteux, mise sur le solaire et l’extension du réseau national pour réduire sa facture et son exposition aux aléas régionaux. L’intention est cohérente ; l’exécution, elle, se heurtera à des obstacles bien connus des ingénieurs comme des usagers. En s’appuyant sur le solaire, le pays entend aussi tirer parti d’un ensoleillement abondant, atout naturel encore largement sous-exploité dans la sous-région.

Sur le terrain, l’attente est immense. Dans les campagnes, l’absence de courant condamne les élèves aux lampes à pétrole, prive les dispensaires de chaîne du froid pour les vaccins et cantonne les artisans à une productivité de survie. Chaque kilomètre de ligne nouvelle peut changer la vie d’un village, à condition que le raccordement reste abordable. Or le coût du branchement et le prix du kilowattheure demeurent, pour beaucoup de ménages, hors de portée. Un réseau qui s’étend sans que les plus pauvres puissent s’y connecter ne serait qu’une promesse de plus, éclairée sur le papier mais vide dans les faits. Dans bien des localités, les groupes électrogènes et les petites installations solaires domestiques comblent tant bien que mal un vide que l’État promet enfin de combler durablement.

La SONABEL, elle, avance sous contrainte. L’entreprise publique traîne un déséquilibre financier chronique, entre tarifs administrés, subventions et coûts de production élevés. Injecter 104 milliards de francs CFA soulève une question de fond : d’où viendra l’argent, et à quel prix pour les finances publiques d’un État déjà mobilisé par l’effort de guerre ? Sans partenaires techniques et financiers, sans maintenance ni recouvrement rigoureux, le risque est de bâtir des infrastructures que l’opérateur peinera ensuite à faire vivre. L’insécurité, enfin, complique tout : dans les zones sous pression des groupes armés, poser et protéger des lignes relève de la gageure. Le modèle économique du secteur, où le tarif ne couvre pas toujours le coût réel, réclame des arbitrages douloureux entre soutenabilité financière et accessibilité sociale.

Car l’énergie est aussi devenue un terrain politique. En affichant des cibles élevées, le pouvoir de transition joue sa crédibilité auprès d’une population lasse des délestages et des promesses répétées. Le contraste avec les voisins côtiers, mieux dotés, alimente un discours de rattrapage et de fierté nationale. Mais l’écart entre l’objectif de 70 pour cent brandi à Bobo-Dioulasso et les 90 pour cent inscrits dans le Pacte national trahit déjà la difficulté à fixer un cap tenable. Entre l’ambition politique et la réalité budgétaire, la marge est étroite, et l’échéance de 2030 est déjà proche. La lumière devient ainsi un argument politique autant qu’un service public, chaque village raccordé valant démonstration de la capacité de l’État à agir.

Pour le Burkina Faso, la voie est étroite : électrifier vite pour convaincre, sans compromettre la soutenabilité financière d’un secteur déjà fragile. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas burkinabè, est celle de savoir si la souveraineté énergétique proclamée dans le Sahel peut s’ériger en modèle durable ou si elle restera un slogan éclairé par intermittence. En définitive, un financement de 104 milliards de francs CFA n’est pas qu’une ligne budgétaire ; il mesure la capacité d’un État en guerre à tenir, jusque dans les villages, la promesse de la lumière.