À Accra, le Ghana Gold Board promet de générer 1,4 milliard de dollars de devises en septembre et hisse les réserves de change à un record de 13,8 milliards. Derrière la politique GANRAP portée par John Mahama, une question : l’or peut-il durablement stabiliser le cedi ?

Par Kwame Mensah

Le 1er septembre 2026, à Accra, le Ghana Gold Board a annoncé un objectif inhabituel pour un régulateur du métal jaune : générer 1,4 milliard de dollars de devises sur le seul mois de septembre. La moitié de cette somme, 700 millions de dollars, doit irriguer les banques commerciales pour apaiser le marché des changes ; l’autre moitié filera vers la Banque du Ghana pour gonfler des réserves déjà portées à un record de 13,8 milliards de dollars, contre 8,9 milliards fin 2024. Dans un pays qui sortait à peine, en 2023, de la restructuration de sa dette et d’une inflation à plus de 40 pour cent, la manœuvre a valeur de manifeste.

Le dispositif porte un nom : la Politique accélérée d’accumulation de réserves nationales, ou GANRAP, entrée en vigueur le 3 août 2026 après feu vert du Conseil des ministres et du Parlement. Adossée à la loi de 2025 sur le Ghana Gold Board, elle organise une captation méthodique de l’or national : la GoldBod se réserve désormais 30 pour cent de la production des grandes mines et centralise l’exportation de l’or artisanal. En dix mois, l’institution affirme avoir exporté 103 tonnes et injecté plus de 10 milliards de dollars de devises. Le ministre des Finances, Cassiel Ato Forson, y voit un basculement historique vers une accumulation adossée à l’or plutôt qu’à l’endettement extérieur. Le modèle repose sur un mécanisme de financement collaboratif associant la banque centrale, les banques commerciales et les mineurs artisanaux, censé garantir des liquidités en cedis contre livraison de métal, adossé à la loi 1140 votée en 2025.

Le calcul de l’exécutif est limpide. En transformant l’or, dont le Ghana est le premier producteur africain, en source directe de devises, Accra cherche à s’affranchir de la dépendance aux marchés obligataires et aux décaissements du Fonds monétaire international, dont le programme de 3 milliards de dollars conclu en 2023 arrive à maturité. Le président John Dramani Mahama a fixé un cap : porter les réserves au-delà de 20 milliards de dollars d’ici trois ans, soit une quinzaine de mois de couverture des importations à l’horizon 2028, très au-dessus des standards internationaux. Le directeur général de la GoldBod, Sammy Gyamfi, promet une gestion transparente et un cedi stabilisé. Aujourd’hui, les réserves couvrent environ 5,7 mois d’importations, un matelas inédit pour un pays qui, deux ans plus tôt, négociait pied à pied avec ses créanciers ; l’appréciation du cedi au premier semestre, après des années de glissade, a nourri le récit d’un redressement.

Sur le terrain, le pari se joue d’abord auprès des orpailleurs. Le secteur minier artisanal, longtemps synonyme de galamsey, cette extraction sauvage qui ravage cours d’eau et forêts, se retrouve au cœur d’une politique d’État. En canalisant les petits producteurs vers des circuits agréés, la GoldBod entend à la fois capter des flux qui échappaient à l’impôt et assainir une filière décriée. Mais la promesse d’un meilleur prix se heurte à la réalité d’un marché parallèle vivace, où contrebande vers les pays voisins et acheteurs informels offrent liquidité immédiate et discrétion. La formalisation, si elle échoue à rémunérer mieux et plus vite, risque de rester lettre morte. Longtemps, l’orpaillage clandestin a prospéré à l’ombre de réseaux transfrontaliers et d’intérêts étrangers que les autorités peinaient à endiguer ; en prétendant régulariser ce pan informel, l’État s’attaque à un écheveau social et sécuritaire autant qu’économique.

Pour les banques et les négociants, l’équation est plus ambiguë encore. En s’imposant comme acheteur et exportateur pivot, la GoldBod concentre entre ses mains un levier considérable sur le change, au risque d’évincer des acteurs privés et d’arrimer tout l’édifice monétaire aux humeurs d’un seul cours, celui de l’once. Les banques commerciales, destinataires de 700 millions de dollars mensuels, deviennent les courroies d’une stabilité pilotée d’en haut. Plusieurs analystes cités par la presse locale s’interrogent : que se passera-t-il le jour où le cours de l’or refluera, ou lorsque la production artisanale, par nature volatile, viendra à se tarir ?

Car la force du modèle est aussi sa faille. Adosser la souveraineté monétaire à une matière première, c’est reproduire, en la déplaçant, la vulnérabilité que le Ghana connaît déjà avec le cacao et le pétrole. La flambée de l’or, portée par les tensions géopolitiques mondiales et les achats des banques centrales, a offert à Accra une fenêtre providentielle ; rien ne garantit qu’elle restera ouverte. À cela s’ajoute une concurrence régionale : du Mali au Burkina Faso, les États sahéliens nationalisent eux aussi leurs filières aurifères, tandis que raffineurs et négociants internationaux, de Dubaï à Zurich, veillent sur des marges qu’aucun gouvernement africain ne contrôle vraiment. Chaque once accumulée aujourd’hui à prix élevé pourrait valoir sensiblement moins demain, exposant le bilan de la banque centrale à un brutal retournement de tendance.

Le pari ghanéen n’en demeure pas moins l’un des plus ambitieux du continent. Il consiste à faire de l’or non plus une simple recette d’exportation, mais l’ancrage d’une politique monétaire assumée, un étalon-or de fait dans un monde qui a renoncé au sien. Pour Accra, la voie est étroite : convertir une rente conjoncturelle en stabilité durable sans retomber dans la malédiction des matières premières. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas ghanéen, est celle de savoir si un État africain peut bâtir sa crédibilité monétaire sur un métal dont il maîtrise l’extraction mais non le prix. La réponse s’écrira au rythme des cours mondiaux.