Réuni le 2 septembre 2026 à Koulouba sous l’autorité du général Assimi Goïta, le Conseil des ministres malien a validé de nouveaux permis miniers et préparé un forum d’investissement, le Mali Kura. Une offensive de souveraineté économique lancée alors que le blocus jihadiste étrangle les routes du pays.

Par Aïssatou Diallo

 

Le communiqué est tombé au soir du 2 septembre 2026, à l’issue du Conseil des ministres réuni au palais de Koulouba sous la présidence du général Assimi Goïta, chef de l’État de la transition. Au menu, une série de décrets miniers renouvelant des permis de recherche d’or et de substances minérales, et surtout la préparation d’un grand rendez-vous : le Forum d’investissement du Mali Kura, annoncé pour les 11 et 12 décembre à Bamako. Officiellement, il s’agit d’attirer les capitaux étrangers et de vendre au monde l’image d’un Mali ouvert aux affaires. Sur le papier, l’ambition tranche avec la réalité sécuritaire du pays.

Car la mise en scène de la souveraineté économique se déploie sur fond d’asphyxie. Depuis un an, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, principale coalition jihadiste affiliée à al-Qaïda, a imposé un blocus sur les axes reliant Bamako aux ports du Sénégal et de la Côte d’Ivoire, provoquant des pénuries récurrentes de carburant, des coupures d’électricité et la fermeture temporaire d’écoles et d’universités dans la capitale. Le même Conseil des ministres a d’ailleurs dû acter des mesures défensives : la circulation sur l’axe économique Diéma-Kayes, vital pour l’approvisionnement du pays, ne se poursuit plus que sous escorte de l’armée, et le gouverneur de la région de Mopti a interdit la navigation nocturne des pirogues sur le fleuve Niger, de dix-huit heures à sept heures du matin, pour prévenir les attaques.

Face à cette double contrainte, la junte au pouvoir depuis les coups d’État de 2020 et 2021 a choisi de tenir les deux bouts à la fois. D’un côté, elle affiche une doctrine de refondation, le Mali Kura, qui promet la reconquête de la souveraineté sur les ressources naturelles et la révision des contrats hérités de l’ancien ordre. De l’autre, elle multiplie les gestes en direction des investisseurs, notamment miniers, dont les recettes sont vitales pour un budget privé de l’aide occidentale. Le code minier adopté en 2023 a relevé la part que l’État et les nationaux peuvent détenir dans les projets jusqu’à trente-cinq pour cent, et Bamako n’a pas hésité à engager un bras de fer retentissant avec le géant canadien de l’or Barrick, illustrant sa volonté de renégocier avec les majors installées de longue date.

Sur le terrain, les premiers exposés à cette équation sont les Maliens ordinaires. L’or, qui assure l’essentiel des exportations du pays, l’un des premiers producteurs du continent, nourrit les caisses de l’État bien plus que les villages qui l’abritent. Dans les stations-service de Bamako, les files d’attente se sont allongées puis résorbées au gré des convois escortés, et le prix des denrées a suivi la courbe du carburant. Les artisans, les transporteurs et les petites entreprises encaissent le surcoût d’une logistique devenue périlleuse. Dans les zones minières du Sud et de l’Ouest, les communautés espèrent des retombées, mais redoutent que la promesse de souveraineté ne se traduise, pour elles, par peu de routes, peu d’écoles et beaucoup de poussière. Beaucoup se souviennent que l’or extrait à quelques kilomètres de leurs cases prend le chemin de raffineries lointaines, sans qu’une école, une route bitumée ou un dispensaire ne sorte de terre en contrepartie, nourrissant un ressentiment que les discours de souveraineté peinent à apaiser.

Pour les acteurs intermédiaires, l’incertitude domine. Les sociétés minières, dont plusieurs groupes chinois et quelques survivantes occidentales, doivent composer avec un cadre fiscal durci, des arriérés et un risque sécuritaire croissant sur les sites isolés. Les opérateurs logistiques, eux, ajustent leurs primes de risque à mesure que les camions-citernes deviennent des cibles. Un acteur du secteur cité par la presse résume le dilemme : nul n’investit sereinement dans un pays dont les routes vitales doivent être escortées. La tenue même du forum de décembre dépendra de la capacité de l’État à garantir un minimum de normalité aux visiteurs qu’il entend séduire. Certains investisseurs, échaudés par les redressements fiscaux, par les arriérés de paiement et par les mises en garde de leurs chancelleries, préfèrent temporiser et repousser leurs décisions en attendant d’y voir plus clair sur les intentions réelles de Bamako.

La dimension géopolitique achève de compliquer le tableau. Membre fondateur de l’Alliance des États du Sahel avec le Burkina Faso et le Niger, le Mali a rompu avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest et réorienté ses partenariats vers la Russie, dont les instructeurs de l’Africa Corps ont remplacé les soldats français, ainsi que vers la Turquie et les puissances du Golfe. Le forum Mali Kura sera aussi une vitrine de cette diplomatie de rupture, destinée à prouver que la sortie de l’orbite occidentale n’a pas asséché les financements. Mais le blocus jihadiste, en frappant l’économie réelle, rappelle brutalement que la souveraineté proclamée bute d’abord sur le contrôle effectif du territoire.

En définitive, le pari malien n’est pas seulement une affaire de permis miniers ou de forum d’affaires ; il pose la question de la compatibilité entre l’ambition de souveraineté et la perte de maîtrise des routes. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas malien, est celle de savoir si un État peut vendre sa stabilité aux investisseurs quand ses corridors vitaux avancent sous escorte. Pour la junte, la voie est étroite : convaincre les capitaux de venir sans pouvoir encore leur garantir le chemin pour arriver.