En suspendant l’année académique dans onze établissements publics de Goma et Bukavu, Kinshasa entend punir les nominations décidées par l’AFC/M23 dans les universités de l’Est occupé. Mais en gelant les cours, l’État congolais fait des étudiants les otages d’une guerre de souveraineté qui se joue désormais dans les amphithéâtres.

Par Éliane Moukoko

 

L’arrêté est tombé fin août 2026, et il a valeur de bombe à retardement. Le ministère congolais de l’Enseignement supérieur et universitaire a suspendu, jusqu’à nouvel ordre, les activités académiques et para-académiques de l’année 2026-2027 dans onze établissements publics de Goma et de Bukavu, cinq dans la première ville, six dans la seconde. Inscriptions, réinscriptions, enseignements, évaluations et délibérations : tout est gelé. Motif invoqué par la ministre Marie-Thérèse Sombo Ayanne, la nomination, le 7 août, de responsables académiques par l’AFC/M23 dans des universités situées en zone occupée. Kinshasa juge ces actes nuls et de nul effet. L’arrêté frappe des établissements parmi les plus fréquentés de l’Est et gèle, du même coup, le sort de milliers d’inscrits pour l’ensemble de l’année.

Derrière la sécheresse administrative se dessine une bataille de souveraineté. Depuis leur avancée fulgurante du début 2025, Goma, capitale du Nord-Kivu, et Bukavu, chef-lieu du Sud-Kivu, sont passées sous le contrôle de la coalition rebelle dirigée par Corneille Nangaa, ancien président de la commission électorale rallié à la rébellion, et par le chef du M23, Bertrand Bisimwa. En installant maires, administrateurs et désormais comités de gestion universitaires, l’AFC/M23 construit méthodiquement une administration parallèle. Pour Kinshasa, laisser fonctionner des universités coiffées par des autorités rebelles reviendrait à reconnaître, de fait, la légitimité de l’occupant. Dès juin 2026, la coalition avait nommé maires et administrateurs à Bukavu et dans plusieurs communes du Sud-Kivu, étendant à l’enseignement supérieur une entreprise de normalisation administrative commencée par les mairies et les services publics locaux.

La riposte de Corneille Nangaa ne s’est pas fait attendre. Le mouvement a aussitôt déclaré la suspension nulle et de nul effet et enjoint aux établissements de poursuivre les cours. Le coordonnateur de l’alliance, qui multiplie les discours plaçant la jeunesse au cœur de son projet d’un Congo réconcilié, entend démontrer sa capacité à administrer les territoires conquis. Chaque amphithéâtre ouvert malgré l’interdit de Kinshasa devient, pour lui, une preuve de gouvernementalité ; chaque décision ignorée par la capitale, une brèche dans le monopole de l’État congolais sur ses diplômes et ses institutions. En refusant la validité des cursus suivis en zone rebelle, Kinshasa transforme le diplôme en instrument de guerre, sommant chaque étudiant de choisir, à travers son inscription, le camp qu’il reconnaît.

Les premières victimes de ce bras de fer portent un nom : les étudiants. Ils sont des milliers, à Goma et Bukavu, à voir leur année suspendue par une décision prise à plus de mille cinq cents kilomètres de leurs salles de cours. Certains envisagent l’exil universitaire vers Kinshasa, Lubumbashi ou l’étranger, quand leurs moyens le permettent ; d’autres, prisonniers de la ligne de front, n’ont d’autre choix que d’attendre ou de fréquenter des cursus dont l’État refusera peut-être de reconnaître la validité. Entre un diplôme délivré sous l’autorité rebelle et une scolarité gelée par la République, la jeunesse de l’Est n’a que de mauvaises options. Les plus modestes, faute de ressources pour s’exiler, risquent de perdre purement et simplement une année, dans une région où l’université demeure l’un des rares ascenseurs sociaux encore debout après des décennies de conflit.

Le corps enseignant et les administrations locales se retrouvent, eux aussi, écartelés. Continuer d’enseigner expose au soupçon de collaboration avec l’occupant ; suspendre les cours prive les familles de revenus et les jeunes d’avenir. Les recteurs, pris entre l’injonction de Kinshasa et la pression de l’AFC/M23, avancent à découvert. Cette double contrainte illustre le sort de toute une société civile de l’Est, sommée quotidiennement de choisir un camp dans un conflit dont elle n’a pas dessiné les lignes. Le voisin rwandais, régulièrement mis en cause par Kinshasa et par plusieurs rapports d’experts pour son soutien présumé au mouvement, dément toute ingérence, tandis que la population subit sans relâche les conséquences d’un affrontement qui la dépasse. Dans les salles désertées, des enseignants continuent parfois de faire cours à titre bénévole, refusant de sacrifier une promotion entière au bras de fer des institutions.

La séquence intervient alors qu’un fragile processus de paix, engagé à Doha puis prolongé par des pourparlers en Suisse, cherche à désamorcer la crise de l’Est. Ce processus, appuyé par un accord conclu à Washington entre Kinshasa et Kigali, peine à se traduire sur le terrain, où les lignes de front bougent peu et où chaque camp consolide ses positions. En transformant l’université en champ de bataille symbolique, les deux camps rappellent que la guerre ne se mène pas qu’aux armes : elle se joue aussi dans le contrôle des tampons, des registres et des reconnaissances officielles. Pour Kinshasa, la voie est étroite : affirmer sa souveraineté sur le papier sans sacrifier durablement une génération d’étudiants qu’elle prétend précisément protéger.

En définitive, la suspension des universités de Goma et Bukavu n’est pas un simple contentieux administratif ; elle révèle la nature profonde d’une guerre où l’État et son adversaire se disputent le droit de dire qui est congolais et de délivrer les titres qui l’attestent. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas de l’Est de la RDC, est celle de savoir ce qu’il advient d’un service public lorsque deux autorités rivales prétendent l’incarner sur le même territoire. À Goma et à Bukavu, la réponse s’écrit à la craie, sur des tableaux que plus personne ne sait à qui ils appartiennent.