
Jugé pour trahison, l’opposant historique ougandais Kizza Besigye, soixante-dix ans, a été transféré à l’hôpital fin août avant de retrouver sa cellule. Sept mois après la réélection de Yoweri Museveni, son procès devenu symbole interroge l’état des libertés dans un pays verrouillé depuis quarante ans.
Par Kwame Mensah
Le 28 août, une ambulance a quitté une prison des environs de Kampala pour conduire d’urgence un détenu vers un hôpital. Le patient s’appelle Kizza Besigye, il a soixante-dix ans, et il fut jadis le médecin personnel de Yoweri Museveni avant d’en devenir l’adversaire le plus tenace. Poursuivi pour trahison devant la justice ougandaise, l’homme s’est effondré ces dernières semaines au tribunal, trop faible pour suivre les débats. Son épouse, Winnie Byanyima, directrice exécutive de l’ONUSIDA, a dit son inquiétude et dénoncé une parodie de justice. Sept mois après un scrutin présidentiel sans surprise, le sort de ce prisonnier malade est devenu le miroir d’un régime.
L’histoire de Kizza Besigye épouse celle de l’Ouganda contemporain. Ancien combattant de la guérilla qui porta Museveni au pouvoir en 1986, il rompt avec lui à la fin des années 1990, se présente quatre fois à la présidence et paie chaque candidature de la prison ou de la persécution. En novembre 2024, il est enlevé à Nairobi, au Kenya, puis ramené en Ouganda et présenté d’abord devant un tribunal militaire, accusé d’avoir comploté contre le chef de l’État. La plus haute juridiction du pays a depuis ordonné son jugement devant une cour civile. Un an plus tard, le dossier n’a guère avancé, la détention se prolonge, sans liberté sous caution, et la santé de l’accusé se dégrade au fil des audiences.
Le pouvoir, lui, avance imperturbable. En janvier 2026, Yoweri Museveni a été réélu pour un septième mandat, crédité de plus de soixante et onze pour cent des voix, prolongeant un règne de quatre décennies. Face à lui, le chanteur devenu député Bobi Wine incarnait l’espoir d’une partie de la jeunesse, mais la campagne s’est déroulée sous le signe des arrestations, des violences et, à la veille du vote, d’une coupure d’internet. Les Nations unies avaient dénoncé des manœuvres répressives. Dans ce paysage, le maintien en détention de Besigye n’est pas un accident de procédure : il s’inscrit dans une méthode éprouvée, qui consiste à neutraliser les figures capables de fédérer la contestation. Depuis la réélection, les arrestations de militants se sont poursuivies, plusieurs meetings de l’opposition ont été dispersés, et des responsables de la formation qui soutient Besigye affirment avoir été harcelés. Le pouvoir, lui, dément toute persécution et présente ces poursuites comme de simples affaires judiciaires, sans dimension politique.
Pour les partisans de l’opposant, l’épreuve est d’abord humaine. Ils voient un septuagénaire, médecin de formation, renvoyé en cellule malgré l’avis des soignants, contraint de comparaître ou d’être jugé en son absence. Autour du tribunal de Kampala, les rassemblements sont surveillés, les proches filtrés, les avocats à bout d’arguments. Le message adressé à la société ougandaise est limpide : quiconque défie le sommet de l’État s’expose à une usure lente, judiciaire et physique. Cette pédagogie de la peur pèse sur les militants, les journalistes et les simples citoyens, dans un pays où l’espace civique se rétrécit d’année en année. Les images d’un homme de soixante-dix ans emporté hors du tribunal ont circulé, ravivant l’émotion d’une partie de l’opinion et l’inquiétude de ses proches.
Le procès met aussi à l’épreuve les institutions censées faire contrepoids. En transférant le dossier du tribunal militaire à la justice civile, la Cour suprême a rappelé un principe. Mais la reprise des audiences en l’absence de l’accusé, malade, entame la crédibilité de ce garde-fou. Les organisations de défense des droits humains, les diplomaties occidentales et les instances régionales observent, protestent parfois, sans peser réellement. L’Ouganda demeure un partenaire sécuritaire courtisé, engagé dans la lutte antiterroriste régionale, ce qui tempère les critiques de ses alliés. Entre principes affichés et intérêts stratégiques, la voie du soutien à l’opposant est étroite.
La région observe elle aussi, sans intervenir. L’enlèvement de Besigye à Nairobi, en territoire kényan, avait un temps tendu les relations entre Kampala et Nairobi, avant que la realpolitik ne reprenne ses droits. Aucun voisin ne souhaite se brouiller durablement avec un Ouganda pivot de la sécurité régionale, contributeur de troupes aux opérations en Somalie et acteur des équilibres autour de la région des Grands Lacs. Cette centralité stratégique offre à Yoweri Museveni une marge de manœuvre que peu de dirigeants du continent peuvent revendiquer, et explique la prudence des chancelleries face au sort d’un opposant pourtant mondialement connu.
Reste la dimension proprement politique. En laissant s’aggraver l’état de santé d’un prisonnier emblématique, le régime prend un pari : que l’affaire s’éteigne dans l’indifférence plutôt que d’enflammer la rue. C’est un calcul risqué. Un opposant qui meurt en détention se change souvent en martyr, et la mémoire d’un martyr résiste mieux que la parole d’un vivant. La comparaison avec d’autres transitions du continent hante les esprits : là où le verrouillage a trop duré, la succession, un jour, se fait dans la brutalité. Museveni, à plus de quatre-vingts ans, le sait mieux que quiconque.
En définitive, le procès de Kizza Besigye n’est pas seulement l’affaire d’un homme et de ses juges ; il pose une question qui déborde largement Kampala : que reste-t-il d’une démocratie quand l’alternance est devenue impensable et que l’opposition ne se conçoit plus qu’en cellule ? La réponse appartient d’abord aux Ougandais. Mais elle intéresse toute une région où plusieurs dirigeants, arrivés par les armes ou par les urnes, s’accrochent au pouvoir en repoussant sans cesse l’échéance du départ. Le corps affaibli d’un vieil opposant en dit, à lui seul, toute l’usure.















