
Depuis le 7 juin, Paul Biya n’a plus paru en public. Plus de deux mois et demi d’absence du chef de l’État camerounais rouvrent un débat explosif sur la vacance du pouvoir, que la Constitution encadre mal. À l’approche de la clôture des listes électorales, l’opposition dénonce un vide juridique.
Par Éliane Moukoko
Voilà plus de deux mois et demi que le Cameroun gouverne avec un fauteuil vide. Parti de Yaoundé le 7 juin 2026 pour ce que la présidence avait présenté comme un bref séjour privé en Europe, Paul Biya n’est pas réapparu en public. Au 6 août, le compteur avait dépassé les soixante jours, un record pour un chef d’État qui dirige le pays depuis 1982. Officiellement, rien n’a filtré sur son état de santé ni sur la date de son retour. Officieusement, l’absence du doyen des présidents africains, âgé de quatre-vingt-douze ans, ranime la plus délicate des questions camerounaises: qui gouverne, et selon quelles règles, lorsque le sommet de l’État se dérobe au regard? Jamais, en quarante-trois ans de règne, une absence n’avait duré aussi longtemps sans la moindre explication publique, laissant le pays suspendu à des bulletins de santé qui ne viennent pas.
Le droit, ici, offre peu de prises. L’article 6, paragraphe 4, de la Constitution ne reconnaît que trois cas de vacance: le décès, la démission et l’empêchement définitif constaté par le Conseil constitutionnel. Nulle part le texte ne prévoit qu’une absence, si longue soit-elle, déclenche automatiquement une procédure. Aucune disposition n’oblige le gouvernement à justifier l’éloignement du président, ni ne fixe de délai au-delà duquel l’intérim s’imposerait. La révision constitutionnelle contestée qui a suivi la présidentielle de 2025 a laissé subsister ce flou. Résultat: le pays vit dans une zone grise, où l’exécutif continue de fonctionner par délégation sans que quiconque puisse constater officiellement une incapacité.
Face à ce silence, l’opposition et la société civile haussent le ton. Le député Cabral Libii a publiquement dénoncé le vide juridique entourant l’absence du chef de l’État et l’impossibilité, en l’absence de vice-président, de saisir clairement le Conseil constitutionnel. Akere Muna, figure de la lutte anticorruption et ancien bâtonnier, a rompu le silence par une question devenue virale: faut-il qu’une nation devine où se trouve son président? Depuis son exil, l’ancien responsable Issa Tchiroma durcit son discours. Un universitaire a même déposé une requête auprès du Conseil constitutionnel pour lever l’ambiguïté sur la succession. Le pouvoir, lui, oppose l’imperturbabilité pour toute réponse.
Pour les Camerounais ordinaires, cette incertitude n’est pas qu’une querelle de juristes. Elle s’ajoute à une crise post-électorale née de la réélection contestée d’octobre 2025, marquée par des tensions et une répression que l’Union africaine et l’Union européenne avaient dénoncées. Dans un pays confronté à l’insécurité dans ses régions anglophones et à l’Extrême-Nord, l’effacement du sommet de l’État nourrit un sentiment diffus d’abandon. Les administrations continuent de tourner, mais chaque décision d’ampleur semble suspendue à une signature invisible. La rue, marquée par des années de contrôle serré, oscille entre résignation et inquiétude. Le franc symbolique de la stabilité, longtemps vanté par le régime, se paie aujourd’hui au prix d’une opacité qui alimente rumeurs et spéculations. Faute d’information officielle, chacun interprète le vide à sa manière, des réseaux sociaux aux chancelleries étrangères.
L’enjeu se cristallise autour d’une échéance concrète: la clôture des inscriptions sur les listes électorales, fixée au 31 août. Cabral Libii a appelé ses compatriotes à s’enregistrer avant cette date, transformant une formalité administrative en test politique. Pour les partis, l’absence présidentielle complique la préparation des scrutins à venir et brouille les repères d’un jeu institutionnel déjà verrouillé. Les cadres du parti au pouvoir, habitués à graviter autour d’un homme, se retrouvent sans boussole visible, tandis que l’appareil sécuritaire et administratif préserve un statu quo dont nul ne sait combien de temps il tiendra. Les observateurs s’interrogent déjà sur la sincérité d’un processus électoral lancé alors que le premier des acteurs, le chef de l’État lui-même, demeure introuvable.
Derrière la question constitutionnelle se joue celle, brûlante, de la succession. Depuis des années, entourage, hauts responsables et réseaux d’influence se disputent en coulisses l’après-Biya, sans que le président ait jamais désigné d’héritier. L’absence prolongée agit comme un révélateur: elle met à nu la personnalisation extrême d’un régime bâti autour d’un seul homme, et l’absence de mécanisme clair pour organiser la transition. Chaque camp avance ses pions avec prudence, conscient qu’une déclaration prématurée de vacance pourrait précipiter une crise ouverte. Le vide juridique devient ainsi un espace de manœuvre autant qu’un facteur de risque. Le pays a connu, lors des scrutins successifs, des poussées de contestation durement réprimées, et la mémoire de ces épisodes pèse sur les calculs de chacun. Nul ne veut endosser la responsabilité d’un basculement, mais nul ne peut non plus garantir que l’attente se prolonge sans heurt.
En définitive, l’absence de Paul Biya n’est pas seulement l’affaire d’un homme fatigué par l’âge et le pouvoir; elle expose la fragilité d’un ordre constitutionnel qui a fait du chef de l’État son unique clef de voûte. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas camerounais, est celle de savoir comment un régime hyperpersonnalisé peut organiser sa continuité quand la loi fondamentale reste muette sur l’essentiel. Tant que le président ne réapparaîtra pas et que le texte ne sera pas clarifié, le Cameroun continuera d’avancer les yeux bandés, otage d’un silence que nul ne se risque à interpréter.















