À cinq jours du scrutin, la révision constitutionnelle qui doit transformer le régime parlementaire en régime présidentiel cristallise une confrontation entre la junte du général Horta Ntam, une CEDEAO accusée d’ingérence et une opposition qui redoute un verrouillage du jeu politique avant la présidentielle de décembre.

Par Aïssatou Diallo

 

Le 30 août, les électeurs bissau-guinéens sont convoqués aux urnes pour un scrutin qui, sous couvert de modernisation institutionnelle, pourrait redéfinir la nature même du pouvoir. Le référendum doit faire basculer la Guinée-Bissau, petit État côtier d’Afrique de l’Ouest d’environ deux millions d’habitants, d’un régime parlementaire hérité de la période post-indépendance vers un régime présidentiel. À cinq jours du vote, la campagne s’est muée en épreuve de force entre une junte pressée d’ancrer sa légitimité, une Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, accusée de partialité, et une opposition qui dénonce un processus verrouillé. L’enjeu dépasse l’ingénierie juridique. Il s’agit de savoir qui gouvernera, et selon quelles règles, un pays épuisé par une décennie de coups de force et de crises institutionnelles à répétition.

Le calendrier éclaire la portée du texte. La consultation a été convoquée par un décret signé le 6 juillet par le président de la transition, le général Horta Ntam, arrivé au pouvoir après le coup d’État de novembre 2025 qui avait renversé l’exécutif civil quelques jours seulement après une élection présidentielle. La réforme soumise au vote a été adoptée à l’unanimité, dès janvier 2026, par le Conseil national de transition, l’organe législatif installé par les militaires. Sur le fond, elle abandonne le système parlementaire au profit d’un exécutif fort : le futur chef de l’État nommerait directement le Premier ministre et les ministres, et pourrait dissoudre le Parlement. Le référendum précède de quelques mois seulement les élections présidentielle et législatives fixées au 6 décembre, censées clore la transition militaire.

Pour les autorités de transition, le passage au présidentialisme se présente comme un remède à l’instabilité chronique d’un pays qui a connu une succession de présidents et de dissolutions gouvernementales en une décennie. Le régime parlementaire, arguent-elles, a nourri des cohabitations conflictuelles entre présidence et Assemblée, paralysant l’action publique. En concentrant l’autorité, la nouvelle Constitution promet une gouvernance plus lisible et des institutions plus stables. La junte a mobilisé l’appareil d’État autour du oui, présentant le scrutin comme l’acte fondateur d’un ordre nouveau, relayé par les médias publics et une partie des chefs coutumiers. Elle met en avant l’ancrage d’institutions capables de résister aux tentations putschistes qui ont ponctué l’histoire du pays. Mais cette rhétorique de la stabilité peine à dissiper le soupçon : une réforme conçue et validée par des organes non élus, à la veille d’un retour aux urnes, ressemble à un changement de règles en cours de partie.

C’est précisément ce que redoute l’opposition. Le comité de campagne de Fernando Dias da Costa, arrivé en tête au premier tour de la présidentielle interrompue, accuse les militaires de vouloir redéfinir à leur avantage les conditions d’éligibilité et la répartition des pouvoirs. Plusieurs responsables politiques craignent qu’une révision adoptée dans la précipitation ne recompose les institutions pour verrouiller la présidentielle de décembre. Le climat reste tendu : la Cour suprême a exigé son aval pour la conduite de la campagne, une condition perçue comme un moyen de contrôler l’expression des voix dissidentes. Dans un pays où l’armée pèse historiquement sur la vie politique, la frontière entre arbitrage institutionnel et instrumentalisation demeure floue, et la défiance envers le processus s’installe durablement.

La CEDEAO, elle, se retrouve au cœur des reproches. L’organisation régionale, qui facilite la transition depuis le putsch, a soutenu la tenue du référendum, s’attirant les foudres de l’opposition. Le camp Dias l’accuse d’avoir outrepassé son mandat de médiateur et dénonce son incohérence : selon lui, aucun représentant étranger n’est habilité à cautionner un processus constitutionnel au nom des citoyens bissau-guinéens. La position de la CEDEAO illustre le dilemme d’une institution tiraillée entre son principe de rejet des changements anticonstitutionnels et son pragmatisme de médiation, qui la pousse à accompagner les transitions plutôt qu’à les sanctionner. En avalisant un calendrier fixé par la junte, elle expose sa crédibilité à l’accusation de complaisance, alors même que son autorité est déjà contestée par le bloc sahélien.

Cette controverse s’inscrit dans un contexte régional où la légitimité des interventions ouest-africaines est fragilisée. Depuis le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger, réunis dans l’Alliance des États du Sahel, la CEDEAO cherche à éviter une nouvelle fracture et redoute qu’une posture trop rigide ne pousse Bissau vers d’autres partenariats. La Guinée-Bissau, plaque tournante réputée du narcotrafic entre l’Amérique latine et l’Europe, occupe par ailleurs une position stratégique qui aiguise l’attention des capitales étrangères. Entre la volonté d’ancrer la stabilité et le risque de légitimer une reprise en main autoritaire, la marge de l’organisation régionale est étroite. Un rejet du texte plongerait le pays dans l’incertitude ; une adoption sous tension entacherait la légitimité du futur scrutin. Le référendum devient ainsi un test grandeur nature de la capacité de la CEDEAO à peser sur des transitions qu’elle ne maîtrise plus vraiment.

Quel que soit le verdict des urnes, la question qui se pose désormais, au-delà du seul cas bissau-guinéen, est celle de savoir si le présidentialisme, présenté comme un antidote à l’instabilité, ne risque pas d’en devenir un nouveau moteur. Concentrer les pouvoirs entre les mains d’un homme, dans un environnement où les contre-pouvoirs restent faibles et l’armée omniprésente, peut tout aussi bien fonder l’ordre que le confisquer. Le 30 août ne tranchera pas seulement une architecture institutionnelle. Il dira si la Guinée-Bissau parvient à sortir du cycle des coups d’État par le droit, ou si elle ne fait qu’habiller d’un vernis constitutionnel la logique du fait accompli. La réponse, elle, viendra en décembre.