
En franchissant le 20 août 2026 les 20 000 milliards de FCFA de capitalisation, la Bourse régionale des valeurs mobilières bat un record historique. Derrière la performance de Sonatel et des valeurs bancaires, l’UEMOA teste la capacité de son marché à financer une économie encore dominée par le crédit.
Par Tunde Adeyemi
Le 20 août 2026, à la clôture, la capitalisation du marché des actions de la Bourse régionale des valeurs mobilières a inscrit un chiffre inédit depuis sa création en 1998 : 20 036 milliards de FCFA, soit environ 33 milliards de dollars. En un peu moins de huit mois, le compartiment actions de la place d’Abidjan, commune aux huit pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine, a bondi de plus de 50 pour cent, partant de 13 330 milliards de FCFA au 1er janvier. Le franchissement de ce seuil symbolique, salué par la direction générale conduite par Edoh Kossi Amenounvé, dépasse la simple performance boursière. Il pose une question plus profonde : celle de la place réelle qu’occupe le marché financier dans le financement des économies de la zone, encore largement tributaires du crédit bancaire et de l’aide extérieure.
La progression n’est pas le fruit du hasard. Elle prolonge un cycle haussier entamé de longue date et nourri par quelques locomotives. Le seul titre Sonatel, première capitalisation de la cote, a longtemps porté l’indice composite, qui évoluait autour de 515 points à la mi-août, tandis que le BRVM 30 et le BRVM Prestige atteignaient eux aussi des sommets. Une seule séance récente a vu l’opérateur sénégalais des télécommunications gagner près de 6 pour cent et ajouter à lui seul quelque 190 milliards de FCFA de valeur, illustrant le poids déterminant d’une poignée de vedettes sur l’ensemble du marché. Les banques, les brasseries et les sociétés agro-industrielles complètent ce peloton de tête. La mécanique est classique : afflux de liquidités régionales, appétit renouvelé des investisseurs institutionnels et particuliers, rareté relative des titres offerts à l’échange et rendements jugés attractifs face à des placements alternatifs limités.
Pour les autorités de marché et l’UEMOA, ce record valide une stratégie patiemment construite. La BRVM, dépositaire central compris, a multiplié les initiatives pour élargir la base d’émetteurs et d’épargnants, du compartiment dédié aux petites et moyennes entreprises aux campagnes d’éducation financière menées à travers la région. La capitalisation a été multipliée par vingt-quatre depuis les 836 milliards de FCFA de l’ouverture, en septembre 1998, une trajectoire que peu de places africaines peuvent revendiquer. Les responsables régionaux y voient la preuve qu’une Bourse unique, partagée par la Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Bénin, le Togo, le Burkina Faso, le Niger, le Mali et la Guinée-Bissau, peut rivaliser de crédibilité avec les grandes places du continent et attirer des capitaux jusque-là frileux. L’intégration monétaire, souvent décriée, apparaît ici comme un atout décisif.
Reste que l’euphorie des indices dit peu de la réalité vécue par le tissu productif. L’immense majorité des entreprises de la zone, artisans, commerçants et PME, n’accède jamais à la cote et continue de se financer par un crédit bancaire cher et rationné, quand elle y accède. Le nombre de sociétés cotées demeure modeste au regard de la taille démographique et économique d’un ensemble de plus de cent trente millions d’habitants. Pour l’épargnant ordinaire, la Bourse reste une abstraction lointaine : la détention d’actions demeure concentrée entre mains institutionnelles, grandes fortunes et fonds étrangers. La hausse de la capitalisation enrichit d’abord ceux qui détiennent déjà des titres, sans irriguer mécaniquement l’investissement productif ni l’emploi. Le record profite ainsi aux détenteurs de capital bien plus qu’aux demandeurs de financement.
Entre l’épargne disponible et les besoins des entreprises, l’intermédiation reste le maillon faible. Les sociétés de gestion et d’intermédiation, courtiers agréés de la place, peinent encore à diversifier une offre dominée par quelques signatures souveraines et grandes capitalisations. Les introductions en Bourse restent rares, et beaucoup de champions régionaux préfèrent la dette bancaire ou les marchés obligataires publics à l’ouverture de leur capital, jugée coûteuse et contraignante. Le risque est celui d’un marché à deux vitesses : brillant par ses indices, étroit par sa profondeur. Sans nouvelles cotations d’ampleur, sans arrivée de champions industriels ou technologiques, la valorisation record pourrait davantage refléter la concentration du marché autour de quelques titres que l’élargissement réel du financement offert aux acteurs économiques de la région.
La performance de la BRVM s’inscrit aussi dans un contexte régional tendu. La zone UEMOA, arrimée au franc CFA et à la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest, traverse une période de recompositions politiques et de départs annoncés des pays de l’Alliance des États du Sahel, qui interrogent l’avenir de l’intégration. La vigueur du marché contraste avec les incertitudes qui pèsent sur l’union monétaire et sur la libre circulation des capitaux. Dans le même temps, la BCEAO a dû, ces derniers jours, mettre en garde contre de fausses informations circulant sur les billets en circulation, signe d’une confiance encore fragile dans certains compartiments. La solidité affichée de la place financière devient alors un argument de stabilité que les dirigeants régionaux mettent volontiers en avant auprès des investisseurs internationaux.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul record chiffré, est celle de savoir si la Bourse régionale saura transformer sa capitalisation en instrument de financement du développement. Vingt mille milliards de FCFA de valeur boursière ne valent que par les usines, les infrastructures et les emplois qu’ils contribuent à faire naître. Pour l’UEMOA, la voie est étroite : consolider l’attractivité sans céder à la spéculation, élargir la cote sans diluer la qualité des émetteurs, attirer l’épargne populaire sans l’exposer à des risques mal maîtrisés. En définitive, le seuil franchi n’est pas seulement une prouesse technique ; il redessine les attentes placées dans un marché appelé, s’il tient ses promesses, à devenir la colonne vertébrale du financement ouest-africain.















