Avec ses 650 000 barils par jour, le complexe d’Aliko Dangote redessine les flux pétroliers ouest-africains. Assez pour que les régulateurs de la région étudient la création d’un indice et d’une plateforme de cotation du carburant affranchis des références étrangères, au nom de la souveraineté énergétique.

Par Tunde Adeyemi

Un chiffre suffit à mesurer le basculement : 650 000 barils par jour. C’est la capacité de la raffinerie d’Aliko Dangote, dressée près de Lagos, qui bouleverse depuis un an la géographie du carburant en Afrique de l’Ouest. Longtemps importatrice de produits raffinés qu’elle payait au prix fort sur les marchés européens, la région voit désormais s’inverser les flux. Au premier semestre, le complexe a expédié des cargaisons vers la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Togo, le Cameroun et jusqu’en Tanzanie, esquissant un marché continental que beaucoup n’osaient imaginer.

Les chiffres donnent la mesure du changement. Au cours des derniers mois, la raffinerie a livré des centaines de milliers de tonnes de carburants à au moins cinq pays africains, court-circuitant les routes d’approvisionnement traditionnelles venues d’Europe et du Golfe. Là où l’Afrique de l’Ouest exportait son brut pour racheter, plus cher, l’essence et le gazole raffinés ailleurs, une partie de cette valeur ajoutée commence à rester sur le continent. Le symbole est puissant pour une région qui a longtemps incarné le paradoxe d’un sous-sol riche et de pompes à sec, otage des pénuries et des files d’attente.

Ce basculement industriel appelle une révolution moins visible, mais tout aussi lourde de conséquences : celle des prix. Les régulateurs ouest-africains étudient la création d’un indice régional et d’une plateforme de cotation des produits raffinés, affranchis des références étrangères qui dictent aujourd’hui la valeur du litre à la pompe. L’idée, portée dans le sillage du démarrage de la raffinerie, consiste à bâtir un écosystème de négoce autonome, où le prix se formerait à partir de l’offre et de la demande régionales plutôt que par l’importation d’un chiffre décidé ailleurs.

Le raisonnement est d’abord politique. Fixer soi-même le prix d’un produit stratégique, c’est reprendre la main sur une variable qui commande l’inflation, les transports et, au bout de la chaîne, la paix sociale. Le Nigeria, dont l’approvisionnement domestique a atteint 92 % de la demande nationale au début de l’année, en fait un marqueur de souveraineté. Pour Abuja et ses voisins, l’enjeu dépasse la seule facture énergétique : il s’agit d’ancrer une chaîne de valeur, raffinage, logistique, stockage et négoce, dont les marges resteraient sur le continent au lieu de s’évaporer vers des places lointaines.

Sur le terrain, les automobilistes et les petites entreprises attendent des preuves plus que des promesses. Un carburant produit à proximité peut, en théorie, réduire les coûts de transport et les délais, donc peser à la baisse sur les prix. Mais l’expérience récente invite à la prudence : les ralentissements ponctuels du complexe ont déjà resserré l’offre régionale, rappelant qu’une dépendance à une importation multiple se troque parfois contre une dépendance à un seul fournisseur géant. La souveraineté affichée ne vaudra que si elle se traduit, concrètement, à la pompe.

Entre le producteur et le consommateur, les intermédiaires de la filière jouent gros. Négociants, distributeurs nationaux et compagnies pétrolières publiques voient dans un indice régional l’occasion de sécuriser leurs approvisionnements, mais redoutent aussi la concentration du pouvoir de marché entre les mains d’un acteur dominant. Les régulateurs, eux, devront arbitrer entre l’efficacité d’un système intégré et le risque d’un quasi-monopole, dans une région où les cadres institutionnels demeurent fragmentés et où la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest peine déjà à harmoniser ses règles.

C’est là que se noue la vraie tension. Un indice commun suppose une gouvernance commune, donc une confiance politique que la région, traversée par les ruptures entre la Cedeao et les États du Sahel, n’a pas toujours su entretenir. La souveraineté énergétique, brandie comme un étendard, se heurte à la réalité prosaïque des rivalités nationales, des devises multiples et des infrastructures inégales. Bâtir une place de cotation crédible exigera des règles transparentes, un arbitrage indépendant et une adhésion durable de capitales qui ne s’accordent pas toujours sur l’essentiel.

Le financement de cette ambition reste toutefois un chantier ouvert. Pour consolider son empire industriel, le groupe a sécurisé un vaste programme de garantie en vue d’une cotation à venir, signe que l’aventure requiert des capitaux à la hauteur de son échelle continentale. Or adosser la souveraineté énergétique d’une région à la trajectoire d’un seul conglomérat privé comporte sa part de vertige : les à-coups de production, les besoins d’entretien ou les arbitrages actionnariaux d’un géant peuvent, du jour au lendemain, se répercuter sur des dizaines de millions de consommateurs. La puissance publique, elle, cherche encore le bon dosage entre incitation et régulation.

La bataille se jouera aussi sur les infrastructures. Un marché régional du carburant suppose des dépôts de stockage, des corridors routiers et portuaires fiables et des systèmes de paiement interopérables, autant de maillons aujourd’hui inégaux d’un pays à l’autre. Sans ces fondations physiques et financières, l’indice resterait une élégante abstraction, incapable de refléter des flux réels. La souveraineté énergétique se construira, ici comme ailleurs, à coups de béton, de pipelines et de règles douanières patiemment harmonisées.

En définitive, l’indice régional du carburant n’est pas seulement un outil technique : il redessine les rapports de force dans l’économie ouest-africaine, en déplaçant le lieu où se forme le prix, et donc le pouvoir. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas de Dangote, est celle de savoir si l’Afrique de l’Ouest saura transformer une prouesse industrielle privée en bien public régional. Car une raffinerie, aussi géante soit-elle, ne fait pas une souveraineté ; ce sont les règles bâties autour d’elle qui décideront si l’autonomie proclamée deviendra une réalité partagée.