
Réunis à Ouagadougou le 13 août 2026, les ministres de l’Énergie et des Mines du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont acté un mécanisme commun de gestion des ressources naturelles. Derrière l’affichage souverainiste, la Confédération des États du Sahel joue le financement de son propre développement.
Par Tunde Adeyemi
Le 13 août 2026, dans une salle de conférence de Ouagadougou, les ministres chargés de l’Énergie, des Mines, des Carrières et du Pétrole des trois États de l’Alliance des États du Sahel se sont retrouvés pour la première fois autour d’une même table. La rencontre, placée sous le haut patronage du Premier ministre burkinabè Rimtalba Jean Emmanuel Ouédraogo, a réuni le Burkinabè Yacouba Zabré Gouba, le Malien Amadou Keita et le Nigérien Ousmane Abarchi, entourés des responsables de l’énergie et du pétrole. Trois jours de travaux d’experts, conduits par le secrétaire général du ministère burkinabè Doulaye Sanou, avaient balisé le terrain. À la sortie, les ministres ont validé les documents techniques, scellé un protocole sur la tenue d’une Semaine de l’énergie et des mines de l’AES et, surtout, convenu de bâtir un mécanisme commun de gestion des ressources naturelles.
Pour un espace politique né dans la rupture, la portée dépasse la simple coordination sectorielle. Depuis leur retrait de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, devenu effectif au début de 2025, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont érigé la Confédération du Sahel en projet de substitution. Le sous-sol en constitue le socle matériel : l’or malien et burkinabè, l’uranium et le pétrole nigériens, sans compter le lithium, le manganèse et d’autres minerais que convoitent les industriels du monde entier. L’idée directrice tient en une phrase répétée par le chef du gouvernement burkinabè : la maîtrise des ressources conditionne la capacité des États à financer leur développement, à industrialiser leur économie et à améliorer durablement les conditions de vie des populations. Sur le papier, ces gisements font des trois pays des acteurs de premier plan : le Burkina Faso et le Mali comptent parmi les principaux producteurs d’or du continent, tandis que le Niger figure de longue date parmi les fournisseurs mondiaux d’uranium.
Le mécanisme esquissé à Ouagadougou entend traduire cette ambition en procédures. Il s’agit d’harmoniser les codes miniers et pétroliers, de mutualiser les données géologiques, de renforcer la transparence des contrats et d’assurer la traçabilité des flux physiques et financiers. Le Premier ministre a insisté sur la lutte contre la fraude, les trafics illicites et l’évasion des recettes, trois maux qui, selon plusieurs analystes, amputent chaque année les budgets sahéliens de sommes considérables. La feuille de route prévoit aussi de pousser la transformation locale, afin que les États cessent d’exporter des matières brutes pour importer, au prix fort, des produits finis. La Semaine de l’énergie et des mines, dont le principe a été acté, doit servir de vitrine à cette stratégie et de plateforme pour attirer des partenaires triés sur le volet. Les ministres ont également évoqué la formation d’ingénieurs et de géologues locaux, condition d’une maîtrise durable de la chaîne de valeur, ainsi que la création d’instruments de financement communs susceptibles de réduire la dépendance aux bailleurs traditionnels.
L’affichage souverainiste séduit des opinions publiques lasses d’un modèle extractif dont elles n’ont guère vu les retombées. Sur le terrain, pourtant, la voie est étroite. Transformer localement l’or ou l’uranium exige une énergie abondante et bon marché, des infrastructures et des compétences que la région peine à réunir. Le déficit électrique reste criant, les corridors logistiques demeurent tributaires de ports côtiers situés hors de la Confédération, et l’insécurité continue de grever des pans entiers des zones minières. Mutualiser des données géologiques suppose par ailleurs une confiance technique et politique entre trois administrations aux capacités inégales. Le mécanisme commun, aussi ambitieux soit-il, ne dispensera pas d’un capital et d’un savoir-faire que seuls des investisseurs étrangers peuvent, à court terme, apporter.
C’est là que se noue la tension de fond. En rompant avec leurs partenaires traditionnels et en se tournant vers de nouveaux bailleurs, notamment russes et turcs, les trois États misent sur une renégociation du rapport de force avec les compagnies minières. Bamako a montré la voie en durcissant son code minier et en réclamant des arriérés à des majors installées de longue date. Mais la même fermeté peut refroidir des capitaux prudents, dans un contexte où le risque sécuritaire et l’incertitude juridique pèsent déjà lourd. Entre l’appel à la souveraineté et la nécessité de financer l’exploitation, les gouvernements sahéliens avancent sur une ligne de crête : trop de contraintes découragent l’investissement, trop de concessions vident la souveraineté de sa substance.
En définitive, le mécanisme adopté à Ouagadougou n’est pas seulement un outil de gestion technique ; il redessine les rapports de force entre le Sahel et les acteurs qui exploitent son sous-sol. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas de l’AES, est celle de savoir si la mutualisation d’une souveraineté peut réussir là où les États, pris isolément, ont échoué à convertir la rente en développement. Si la Confédération parvient à transformer une part de ses ressources et à en tracer les revenus, elle offrira un précédent scruté bien au-delà du Sahel. Dans le cas contraire, la souveraineté minière restera un slogan, et les richesses du sous-sol continueront de quitter la région sous leur forme la plus brute.














