Le président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi

Après des mois de désinflation, l’Égypte a vu ses prix accélérer de nouveau en juillet 2026, à 13 pour cent sur un an au niveau national et près de 15 pour cent en ville. Logement, énergie et transport tirent la hausse, et rouvrent le dilemme des taux pour la banque centrale.

Par Tunde Adeyemi

Le 10 août 2026, l’Agence centrale de mobilisation publique et des statistiques a livré un chiffre que Le Caire espérait ne plus revoir. L’inflation annuelle a grimpé à 13 pour cent en juillet, contre 12,2 pour cent en juin ; en zone urbaine, mesure la plus scrutée par les marchés, elle a atteint 14,9 pour cent, contre 14,3 pour cent le mois précédent. Première économie d’Afrique du Nord par la population, l’Égypte croyait avoir dompté la spirale des prix qui l’avait secouée depuis 2022. La voici rattrapée. Le contraste est saisissant avec le printemps, quand le reflux des prix laissait entrevoir une première baisse durable du coût de la vie, et nourrissait l’espoir d’un cycle de détente monétaire enfin engagé.

Le rebond n’a rien d’un accident. Il est porté par les postes les plus lourds du budget des ménages. Sur un an, les prix du logement, de l’eau, de l’électricité, du gaz et des carburants ont bondi de 31,1 pour cent, ceux des transports et des communications de 21,1 pour cent. Derrière ces pourcentages, la vérité d’une économie encore administrée qui rattrape ses retards : la levée progressive des subventions à l’énergie, exigée par les bailleurs, transfère la facture vers le consommateur. Le mouvement traduit une bascule assumée, substituer aux subventions généralisées, coûteuses et mal ciblées, des transferts directs aux plus vulnérables ; mais son calendrier heurte de plein fouet le pouvoir d’achat. Chaque hausse de tarif public se lit, un mois plus tard, dans l’indice.

Pour les autorités, l’exercice tient de l’équilibrisme. Le gouvernement doit honorer ses engagements auprès du Fonds monétaire international, dont le vaste programme conditionne les décaissements à la réduction des subventions et à la flexibilité de la livre. Dans le même temps, il ne peut ignorer une rue sensible au prix du pain et du transport. La Banque centrale d’Égypte, qui avait entamé un cycle de baisse des taux à la faveur du reflux de l’inflation, se retrouve prise à contre-pied : desserrer davantage nourrirait la hausse, resserrer étoufferait une reprise du crédit déjà timide. Un responsable cité par la presse locale résume le dilemme : il faut choisir entre la stabilité des prix et le retour de la croissance. La livre, laissée flotter davantage sous la pression du programme, importe l’inflation dès que le dollar se renchérit, et transforme chaque tension sur les changes en hausse de prix intérieurs ; éducation comprise, les postes contraints du budget familial concentrent désormais l’essentiel de la hausse.

Pour les Égyptiens, l’arbitrage macroéconomique se traduit en renoncements quotidiens. Dans une société où une large part de la population vit près du seuil de pauvreté, une inflation à deux chiffres qui ronge d’abord le logement et l’énergie n’est pas une statistique, c’est une érosion. Les classes moyennes du Caire et d’Alexandrie voient leur épargne fondre, tandis que les plus modestes rognent sur la qualité de l’alimentation. La hausse mensuelle, limitée à 0,1 pour cent, suggère une accalmie de court terme ; elle ne compense pas l’appauvrissement accumulé depuis trois ans. Les files devant les guichets de produits subventionnés, les arbitrages entre le transport et l’école des enfants, disent une lassitude qui n’apparaît dans aucun indice.

Entre l’État et le consommateur, les entreprises encaissent le choc à leur tour. Importateurs et industriels, dépendants du dollar, répercutent le coût du change et de l’énergie sur leurs prix de vente, alimentant la boucle. Le tissu des PME, censé créer les emplois d’une population qui grandit vite, se heurte au coût du crédit et à l’incertitude sur la livre. Quant aux investisseurs étrangers, courtisés à coups de privatisations et de méga-projets, ils guettent le signal d’une inflation maîtrisée avant d’engager des capitaux durables. Le rebond de juillet brouille ce message au plus mauvais moment.

L’affaire dépasse les frontières égyptiennes. Le Caire est l’un des plus gros emprunteurs de la région, adossé aux capitaux du Golfe et aux programmes multilatéraux. Sa capacité à contenir les prix conditionne la confiance de créanciers qui pèsent lourd dans la stabilité d’un pays de plus de cent millions d’habitants, pivot stratégique entre Méditerranée, mer Rouge et Corne de l’Afrique. Les envois de fonds de la diaspora, première source de devises du pays, amortissent le choc mais ne suffisent pas à combler un déficit courant tenace. Une inflation qui repart, ce sont des taux qui restent hauts, un service de la dette qui gonfle, et une marge budgétaire qui se referme au moment où la région a besoin d’une Égypte solide. Le canal de Suez, dont les recettes ont souffert des tensions en mer Rouge, et le tourisme, exposé aux soubresauts régionaux, ajoutent à la fragilité des comptes extérieurs, et rappellent que la stabilité des prix se joue aussi loin des frontières du pays.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas égyptien, est celle de savoir comment un État sort d’une économie de subventions sans faire payer le prix fort à ses citoyens. Pour Le Caire, la voie est étroite : poursuivre l’assainissement voulu par ses bailleurs sans rallumer la colère sociale qui couve derrière chaque hausse de tarif. En définitive, l’inflation égyptienne n’est pas seulement un indicateur conjoncturel ; elle mesure la difficulté de réformer une économie rentière sans en briser le pacte social, dilemme que partagent, du Maghreb au Sahel, tous les États pris entre le marché et la rue.