
À Bangui, l’écart se creuse entre les 3,1 pour cent de croissance salués par la Banque des États de l’Afrique centrale et les 2,6 pour cent que projette le Fonds monétaire international pour 2026. Derrière ce demi-point, toute la vulnérabilité d’une économie centrafricaine sous perfusion se donne à lire.
Par Éliane Moukoko
Le 11 août 2026, un même pays s’est vu attribuer deux visages. D’un côté, la Banque des États de l’Afrique centrale créditait la République centrafricaine d’une croissance réelle de 3,1 pour cent à la clôture de 2025, signe d’un redressement lent mais réel après des années de guerre et de dépendance. De l’autre, le Fonds monétaire international ne retenait, pour 2026, qu’une progression de 2,6 pour cent, un demi-point plus bas. L’écart paraît modeste. Il dit pourtant l’essentiel d’un modèle : celui d’une économie qui avance quand l’aide extérieure coule, et ralentit dès qu’elle se tarit. Classée parmi les pays les plus pauvres de la planète, la Centrafrique joue, avec ces décimales, bien plus que des statistiques : sa capacité à financer l’école, la route et l’hôpital, et à ne pas retomber dans le cycle des crises qui l’ont si souvent défaite.
La divergence n’est pas comptable, elle est politique. Le chiffre de la BEAC, gouvernée depuis mars 2024 par le Centrafricain Yvon Sana Bangui, mesure un acquis : la reprise minière, le diamant et l’or qui repartent, une inflation ramenée sous la norme communautaire de 3 pour cent. La prévision du FMI, elle, regarde devant et voit les fragilités. Selon l’institution de Washington, la révision à la baisse tient à la forte dépendance du pays vis-à-vis de l’aide extérieure pour financer l’investissement public, à la faible mobilisation des recettes intérieures et à l’exposition aux prix mondiaux de l’énergie. La reprise minière elle-même masque une base productive étroite, où l’agriculture vivrière et le commerce informel emploient la majorité des actifs sans nourrir les caisses de l’État. Autrement dit, la croissance centrafricaine reste empruntée avant d’être produite.
Face à ce diagnostic, le gouvernement conduit par le Premier ministre Félix Moloua, reconduit en mai 2026 au lendemain de la réélection de Faustin-Archange Touadéra, met en avant la continuité. Le ministre des Finances et du Budget, Hervé Ndoba, maintenu à son poste, plaide pour l’élargissement de l’assiette fiscale, la numérisation des régies et la sécurisation des recettes douanières. Sur le papier, le cap est celui de la convergence exigée par la CEMAC. Dans les faits, le pays reste l’un des plus dépendants du continent : ses recettes fiscales rapportées à la richesse produite comptent parmi les plus faibles d’Afrique, loin de la moyenne subsaharienne, et chaque revue de programme avec le FMI conditionne le décaissement suivant à des réformes encore inachevées.
Pour le Centrafricain ordinaire, ces décimales n’ont de sens que traduites en riz, en carburant et en salaires. La croissance mesurée à Bangui ne se voit guère à Bria ou à Bambari, où l’accès à l’électricité demeure l’exception et où l’économie informelle absorbe l’essentiel des bras. Les entreprises locales, elles, se heurtent à un État mauvais payeur, dont les arriérés étranglent la trésorerie des PME du bâtiment et du négoce. Le paradoxe est cruel : l’investissement public, censé tirer l’activité, nourrit d’abord la dette intérieure avant d’irriguer le tissu productif, si bien que la relance profite d’abord à ceux qui prêtent à l’État. Dans les campagnes, la monétisation reste faible, et la reprise des chantiers publics, quand elle survient, bute sur la pénurie de main-d’œuvre qualifiée et sur des coûts logistiques qui renchérissent tout, du ciment au carburant, jusqu’à annuler une part du gain espéré.
Entre l’État et ses citoyens, une courroie s’est installée : celle des bailleurs et des partenaires sécuritaires. La reconstruction centrafricaine se joue à l’intersection du Fonds monétaire, de la Banque mondiale, de l’Union européenne et des présences étrangères qui, selon de nombreux observateurs, monnaient leur protection contre l’accès aux ressources. Cette architecture stabilise à court terme, mais elle prive Bangui de la souveraineté budgétaire qui ferait d’une reprise un développement. Tant que la valeur ajoutée du diamant et du bois s’exporte brute, les intermédiaires captent la rente et l’État se contente des miettes fiscales.
C’est là que le bras de fer avec le FMI prend son relief. En sanctuarisant sa prudence, l’institution rappelle à Bangui que la confiance se mérite, revue après revue, et que le contexte post-électoral n’exonère pas des engagements pris. Le pouvoir, fort d’un troisième mandat obtenu dès le premier tour, voudrait convertir sa légitimité politique en marge de manœuvre économique. Mais la légitimité des urnes ne se change pas en points de croissance. Entre un exécutif pressé de montrer des résultats et des créanciers arc-boutés sur la discipline, la Centrafrique avance sur une ligne étroite, où le moindre relâchement se paie en décaissements gelés. À Washington comme à Bruxelles, on rappelle que la Centrafrique a déjà bénéficié d’allègements et de facilités, et que la patience des bailleurs n’est pas illimitée ; le pari est connu, sans recettes propres, pas d’État capable de payer ses agents ni d’amortir un choc.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas centrafricain, est celle de savoir ce que vaut une croissance qui dépend de la main qui la finance. Le demi-point qui sépare la BEAC du FMI n’est pas une querelle d’experts ; il mesure la distance entre un rebond et une trajectoire. Pour Bangui, la voie est étroite : prouver que la reprise tient sans perfusion, ou admettre qu’elle n’est qu’un sursis. En définitive, l’arithmétique de la croissance centrafricaine n’est pas seulement un exercice technique ; elle redessine les termes d’une souveraineté encore à conquérir, dans une Afrique centrale où la rente tient trop souvent lieu de projet.















