
Écarté de la primature en mai, Ousmane Sonko sillonne le Sénégal et brandit la censure contre le gouvernement de Bassirou Diomaye Faye. Entre le président et son ancien mentor, la rupture n’est plus une brouille : c’est une bataille pour le contrôle de l’appareil d’État et de la majorité.
Par Aïssatou Diallo
À Linguère, le 9 août 2026, Ousmane Sonko a retrouvé la foule des grands jours. Des milliers de partisans, une tournée qui l’a mené de Koki à Dahra en passant par Louga, et une phrase qui a résonné jusqu’à Dakar : l’ancien Premier ministre menace désormais de censurer le gouvernement qu’il a lui-même dirigé. Quatre-vingts jours après son limogeage, l’homme qui fut le mentor de Bassirou Diomaye Faye transforme sa disgrâce en tribune. Au Sénégal, la rupture entre le chef de l’État et son ancien bras droit n’est plus une querelle d’egos : elle devient une crise de régime, où se joue le contrôle de l’appareil d’État et d’une Assemblée nationale que domine leur parti commun. Rarement une capitale africaine réputée pour sa stabilité aura offert pareil spectacle d’un pouvoir qui se déchire à peine deux ans après avoir triomphé dans les urnes.
Le calendrier de la rupture est désormais connu. Le 22 mai 2026, le président Faye met fin aux fonctions d’Ousmane Sonko et dissout son gouvernement, après des mois de tensions sur la gestion de la dette publique et les négociations avec le Fonds monétaire international. Trois jours plus tard, le 25 mai, il nomme Ahmadou Al Aminou Lô à la primature, un profil de technocrate rompu aux arcanes monétaires. Fin juillet, le chef de l’État franchit un pas supplémentaire en lançant sa propre formation politique, actant sur le terrain partisan une séparation jusque-là institutionnelle. Chacun des deux hommes dispose désormais de sa propre machine ; il ne leur manquait qu’un champ de bataille. La question de la dette a servi de détonateur : la révélation d’engagements financiers hérités du régime précédent, plus lourds qu’annoncé, a nourri une controverse sur la manière de solder le passif, entre fermeté envers les bailleurs et préservation des marges de manoeuvre budgétaires.
La riposte présidentielle mise sur les institutions et sur les résultats. En installant un gouvernement resserré autour de la maîtrise des comptes publics, Bassirou Diomaye Faye cherche à incarner la stabilité et la rigueur, à l’heure où Dakar doit rassurer ses créanciers. L’exécutif met en avant la renégociation de la dette, la relance des grands projets et la promesse d’une gouvernance sobre. Le message est clair : la présidence entend gouverner sans Sonko, et démontrer qu’elle le peut. Un proche du palais, cité par la presse dakaroise, résume la ligne : gouverner sur les actes, non sur les meetings. La pique vise directement les tournées de l’ancien Premier ministre. Reste que cette stratégie suppose une majorité parlementaire docile, ce qui, précisément, n’est plus garanti.
Car l’arme que brandit Ousmane Sonko n’est pas symbolique. Il demeure le président du Pastef, la formation qui a raflé la majorité à l’Assemblée nationale lors des législatives de novembre 2024. Une motion de censure, si elle prospérait, pourrait renverser le gouvernement d’Ahmadou Al Aminou Lô et contraindre le président à composer. Pour les Sénégalais ordinaires, confrontés à la vie chère et à un chômage des jeunes tenace, ce bras de fer au sommet nourrit une inquiétude sourde : celle de voir l’énergie du pouvoir absorbée par une guerre interne, quand les urgences sociales, elles, ne connaissent pas de trêve. Dans les faits, aucune motion n’a encore été déposée, et le seuil requis pour renverser l’exécutif imposerait une discipline de vote que les fissures internes rendent incertaine. La menace vaut donc autant par sa portée symbolique que par sa faisabilité immédiate.
Au sein de la mouvance qui a porté les deux hommes au pouvoir en 2024, le déchirement place les cadres devant un choix presque impossible. Députés, responsables locaux et militants doivent trancher entre la légitimité présidentielle de Faye et l’autorité partisane de Sonko, entre la loyauté à l’État et la fidélité au parti. Les ralliements se comptent des deux côtés ; certains élus rejoignent la nouvelle formation présidentielle, d’autres réaffirment leur allégeance au fondateur du Pastef. Cette recomposition, encore fluide, dessine les contours d’un système politique en train de se scinder, avec le risque d’une paralysie si aucun camp n’obtient d’ascendant net.
Le rapport de force dépasse les frontières du Sénégal. Dakar, longtemps vitrine de stabilité démocratique en Afrique de l’Ouest, offre le spectacle inédit d’un président et de son ancien Premier ministre se disputant la même base électorale. Les partenaires extérieurs, du Fonds monétaire international aux bailleurs européens, observent avec prudence un pays dont la signature financière dépend de la clarté de son cap. Les marchés financiers, attentifs au moindre signal, guettent les prochaines échéances de la dette souveraine, dont le coût dépend de la crédibilité prêtée à la trajectoire budgétaire de Dakar. Dans une sous-région marquée par les ruptures constitutionnelles et les transitions militaires, l’enjeu est aussi celui de la démonstration : le Sénégal parviendra-t-il à absorber sa crise par les urnes et le droit, ou laissera-t-il l’affrontement personnel éroder ses institutions ?
La question qui se pose désormais, au-delà du seul duel Faye-Sonko, est celle de la solidité d’un pouvoir né d’une alliance et menacé par sa dissolution. Pour le président, la voie est étroite : gouverner fermement sans provoquer la chute de son gouvernement, tenir la ligne budgétaire sans s’aliéner une rue que Sonko sait mobiliser. Pour l’ancien mentor, le pari n’est pas moins risqué : pousser trop loin l’épreuve de force, c’est endosser la responsabilité d’une instabilité dont il pourrait être tenu comptable. En définitive, la menace de censure n’est pas qu’une manoeuvre parlementaire ; elle interroge la capacité du modèle sénégalais à survivre au divorce de ceux qui l’ont incarné.














