Avec 1,4 million de barils par jour, la production libyenne signe son plus haut niveau depuis treize ans. Mais la relance orchestrée par la compagnie nationale, la NOC, reste otage d’un pays coupé en deux, où Tripoli et Benghazi se disputent la manne pétrolière autant que le pouvoir.

Par Karim Benyahia

 

Sur le papier, la Libye renoue avec ses fastes pétroliers. En cet été 2026, la production nationale a atteint environ 1,4 million de barils par jour, un sommet inédit depuis treize ans, selon la Compagnie nationale de pétrole (NOC). L’objectif affiché est un retour au plein potentiel d’ici la fin de l’année, puis deux millions de barils quotidiens au tournant de la décennie. Pour un pays qui tire de l’or noir la quasi-totalité de ses recettes publiques, la trajectoire ressemble à une convalescence spectaculaire, quinze ans après la chute de Mouammar Kadhafi et une décennie de guerres civiles à éclipses. Le paradoxe est que cette embellie prospère sur un socle politique en ruine. Jamais, depuis les années qui ont suivi la révolution de 2011, la Libye n’avait pompé autant de brut, renouant avec des volumes que beaucoup jugeaient hors d’atteinte.

La mécanique de la relance tient à quelques leviers. Un budget unifié de fonctionnement, négocié avec l’appui de Washington, a doté la NOC de plus de deux milliards de dollars pour entretenir et moderniser des installations vieillissantes. La compagnie a rouvert le jeu aux majors internationales, longtemps absentes, et multiplié les accords d’exploration. Le plus emblématique associe la NOC, l’autorité d’investissement libyenne et le groupe qatari UCC Holding pour développer le bloc 47, dans le bassin de Ghadamès, moyennant un investissement d’environ un milliard de dollars intégralement financé par le partenaire du Golfe. Autant de signaux adressés à des investisseurs longtemps échaudés par l’instabilité. La compagnie a également relancé des appels d’offres d’exploration restés lettre morte pendant une décennie, pariant sur le retour d’un capital étranger que la guerre avait tenu à distance.

À la manœuvre, la NOC, dirigée par Masoud Suleman, s’efforce d’incarner l’unique institution véritablement nationale dans un pays fracturé. Elle se veut la gardienne d’une ressource appartenant à tous les Libyens, au-dessus des factions. À Tripoli, le gouvernement d’union nationale d’Abdelhamid Dbeibah, seul reconnu par les Nations unies et soutenu par la Turquie, le Qatar et l’Italie, capitalise sur ces chiffres pour asseoir sa légitimité et financer chantiers et subventions. La rente pétrolière est son oxygène politique autant que budgétaire, dans une capitale où sa survie dépend d’un équilibre précaire entre milices, clientèles et bailleurs étrangers. Le crédit de la NOC repose sur une réputation de gestionnaire technique, seule institution à avoir survécu, à peu près intacte, à toutes les recompositions du pouvoir.

Pour les Libyens, pourtant, la manne se dérobe. Malgré des exportations records, les revenus n’irriguent le quotidien que par filet : coupures d’électricité chroniques, pénuries de liquidités, services publics exsangues. Fin juillet, l’intrusion de manifestants dans un complexe gazier de l’ouest avait rappelé l’exaspération d’une population qui vit dans le noir au-dessus d’un sous-sol richissime. Selon des relevés récents, près d’un ménage sur deux serait exposé à une eau contaminée. L’argent du pétrole existe ; c’est sa transformation en biens publics qui fait défaut, engloutie par la corruption, le clientélisme et l’absence d’un État capable de redistribuer. Le contraste est saisissant entre les tableaux de production que la NOC publie fièrement et l’expérience concrète d’habitants rationnés en carburant dans un pays qui en regorge.

Entre la ressource et le citoyen s’interpose la fracture institutionnelle. Deux gouvernements se disputent la Libye : celui de Tripoli, à l’ouest, et l’exécutif adossé au camp du maréchal Khalifa Haftar et au Parlement de l’Est, à Benghazi. Chacun revendique un droit de regard sur la NOC et ses milliards, brandissant tour à tour la menace de blocages des terminaux pétroliers, arme éprouvée des guerres de position libyennes. La Banque centrale, elle-même longtemps scindée, reste l’autre nerf de la guerre. Tant que la propriété politique de la rente demeure contestée, chaque baril supplémentaire nourrit la rivalité au lieu de financer la réconciliation. Chaque camp sait qu’un simple ordre de fermeture peut priver l’adversaire de ressources en quelques heures, transformant la vanne pétrolière en arme politique.

Cette bataille intérieure épouse des lignes de faille internationales. La Turquie et le Qatar soutiennent le camp de Tripoli, la Russie et une partie des monarchies du Golfe ménagent celui de l’Est, tandis que les États-Unis et l’Europe, soucieux d’un approvisionnement stable et de contenir les flux migratoires, poussent à une gestion consensuelle des hydrocarbures. L’arrivée du qatari UCC Holding ou le parrainage américain du budget de la NOC ne sont pas de simples opérations commerciales : ils dessinent des zones d’influence. La relance pétrolière devient ainsi un théâtre où se rejoue, sous couvert de barils, la compétition des puissances autour de la Méditerranée centrale. Cette internationalisation du dossier réduit d’autant la marge d’un règlement purement libyen, chaque parrain défendant d’abord ses propres intérêts.

En définitive, la remontée de la production n’est pas seulement une performance technique ; elle est un pari politique sur la capacité d’une institution à tenir un pays qui, lui, ne tient plus ensemble. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas libyen, est celle de savoir si la richesse pétrolière peut précéder la paix, ou si elle ne fait que financer indéfiniment sa propre absence. Pour la NOC, la voie est étroite : produire assez pour donner à chacun une raison de préserver l’outil commun, sans donner à personne les moyens de le confisquer. Tant que la Libye n’aura pas tranché à qui appartient sa rente, le pétrole restera une promesse plus qu’une délivrance.