
Selon le rapport régional 2026 de la Banque africaine de développement, l’Afrique de l’Ouest doit mobiliser 90 à 100 milliards de dollars par an pour ses objectifs de développement. Le vrai obstacle, avertit l’institution, n’est pas le manque de capitaux, mais l’incapacité à convertir l’épargne en investissements productifs.
Par Tunde Adeyemi
Le diagnostic prend à contre-pied un lieu commun. Dans son rapport régional 2026 publié début août, la Banque africaine de développement chiffre à 90 à 100 milliards de dollars par an le financement nécessaire pour que l’Afrique de l’Ouest atteigne ses objectifs de développement. Mais l’institution refuse d’y voir d’abord une affaire de robinet à ouvrir. Le problème, insiste-t-elle, tient moins à la quantité d’argent disponible qu’à la plomberie qui devrait l’acheminer vers l’économie réelle. Autrement dit, la région épargne, encaisse des transferts et attire des capitaux, mais peine à transformer ces ressources en investissements longs et véritablement productifs. L’institution appelle donc à changer de logiciel, en cessant de réduire le développement à une simple quête de fonds pour s’attaquer aux mécanismes qui empêchent l’argent d’atteindre sa cible.
Le raisonnement mérite qu’on s’y arrête. Derrière l’image de la tuyauterie se cache la notion d’intermédiation financière, cette fonction par laquelle banques, marchés et institutions convertissent l’épargne dormante en crédit à long terme. En Afrique de l’Ouest, cette courroie de transmission est grippée. Les banques préfèrent les bons du Trésor, sûrs et rémunérateurs, au financement d’entreprises jugées risquées. Les marchés de capitaux restent étroits. L’épargne des ménages et des diasporas se loge dans l’immobilier ou l’informel plutôt que dans l’appareil productif. Résultat, des liquidités abondantes coexistent avec un désert de financement pour les PME, colonne vertébrale de l’emploi régional. Cette préférence pour la dette publique, souvent qualifiée d’éviction, prive le tissu productif d’un oxygène pourtant disponible dans les coffres des établissements financiers.
Face à ce constat, les gouvernements ne sont pas restés inertes. Bourses régionales, fonds de garantie, banques publiques de développement, plateformes de financement des PME : les initiatives se multiplient pour desserrer l’étau. La BAD elle-même plaide pour une mobilisation accrue des ressources domestiques et un meilleur fléchage de l’épargne vers l’investissement. Mais ces réponses institutionnelles butent sur un environnement où l’information financière est rare, les garanties difficiles à faire valoir et les tribunaux de commerce lents. Tant que prêter à une entreprise restera plus risqué et moins rentable que prêter à l’État, la tuyauterie continuera de fuir de toutes parts. L’harmonisation des règles au sein de l’union monétaire et le renforcement des centrales de risques figurent parmi les leviers régulièrement cités pour rétablir la confiance. Sans ce socle institutionnel, chaque nouveau dispositif de financement risque de rester un cautère sur une jambe de bois.
Les premières victimes de cette panne sont les acteurs de base. L’entrepreneur qui veut mécaniser son atelier, l’agricultrice qui rêve d’une chaîne de froid, le jeune diplômé porteur d’un projet numérique se heurtent au même mur : l’absence de crédit adapté. Les taux, quand le financement existe, sont dissuasifs ; les durées, trop courtes. Cette exclusion financière étrangle la création d’emplois dans des économies où la démographie exige des millions de postes chaque année. Le paradoxe est cruel : la région ne manque pas d’idées ni, en apparence, d’argent, mais l’un ne rencontre jamais l’autre faute de canaux fiables et abordables. Cette panne freine aussi la transformation locale des matières premières, condamnant la région à exporter brut ce qu’elle pourrait valoriser sur place, faute de capitaux patients.
Les intermédiaires, eux, avancent avec prudence. Les banques commerciales, souvent filiales de groupes panafricains, arbitrent en faveur de la sécurité et de la rentabilité immédiate. Les institutions de microfinance couvrent une partie du besoin, mais à des coûts élevés et pour de faibles montants. Entre les deux subsiste un chaînon manquant, le financement des entreprises de taille intermédiaire, celles qui pourraient industrialiser la région. La consolidation du secteur bancaire et l’irruption des acteurs de la finance numérique dessinent des solutions, à condition que la régulation suive et que la confiance, denrée rare, s’installe dans la durée entre prêteurs et emprunteurs. Les acteurs de la finance numérique, en abaissant le coût de la collecte de l’épargne et de l’évaluation du risque, pourraient élargir l’accès au crédit, à condition de ne pas reproduire les travers de la finance classique.
Le débat a aussi une dimension de souveraineté. Dépendre des capitaux extérieurs expose la région aux revirements des marchés et aux conditions des bailleurs, comme l’a montré la succession de programmes du Fonds monétaire international dans plusieurs pays. Réparer la tuyauterie domestique, c’est réduire cette vulnérabilité et garder chez soi une épargne qui, aujourd’hui, s’exile ou dort. L’enjeu dépasse la technique bancaire : il touche à la capacité des États ouest-africains à financer leur développement sur leurs propres ressources, plutôt que de courir sans cesse après des financements dont le coût et les conditions leur échappent en partie. Mobiliser l’épargne intérieure, développer les fonds de pension et les marchés obligataires locaux devient ainsi un impératif politique autant qu’économique pour des États en quête d’autonomie.
En définitive, le rapport de la BAD déplace utilement le regard, du montant des besoins à la mécanique du financement. La question qui se pose désormais, au-delà des seules statistiques, est celle de savoir si l’Afrique de l’Ouest saura réformer ses circuits financiers aussi vite que sa jeunesse arrive sur le marché du travail. Mobiliser 100 milliards de dollars par an ne servira à rien si ces flux se perdent en route. Réparer la tuyauterie n’est pas un slogan technocratique ; c’est la condition pour que l’épargne d’une région devienne, enfin, le capital de son propre avenir. Le continent, rappelle la BAD, dispose des ressources ; il lui manque encore les canaux pour les faire fructifier chez lui.















