En publiant au début du mois d’août ses résultats du deuxième trimestre 2026, Kosmos Energy a confirmé la montée en puissance du champ Grand Tortue Ahmeyim. Neuf cargaisons exportées, un bénéfice net de 185 millions de dollars, et surtout une bascule assumée vers l’alimentation en électricité du Sénégal et de la Mauritanie.

Par Tunde Adeyemi

Neuf cargaisons de gaz naturel liquéfié expédiées en trois mois, dix-huit et demie sur le premier semestre, un bénéfice net de 185 millions de dollars et une production totale de 71 400 barils équivalent pétrole par jour, en hausse de 12 pour cent sur un an : en dévoilant au début du mois d’août ses comptes du deuxième trimestre 2026, l’américain Kosmos Energy a livré la première photographie pleinement rassurante du projet Grand Tortue Ahmeyim, ce champ gazier offshore partagé par le Sénégal et la Mauritanie. Après des années de retards et de surcoûts, GTA tourne. Mais l’essentiel, désormais, se joue ailleurs que dans les cargaisons destinées aux marchés européens et asiatiques.

Opéré par le britannique BP aux côtés de Kosmos et des compagnies nationales sénégalaise et mauritanienne, GTA a atteint au deuxième trimestre un rythme de production brute de 2,65 millions de tonnes de GNL par an, pour une part nette revenant à Kosmos d’environ 15 700 barils équivalent pétrole par jour. Le groupe maintient sa prévision de 32 à 36 cargaisons pour l’ensemble de 2026. Ces chiffres valident le pari technique d’un projet flottant, ancré à la frontière maritime des deux pays, à plus de 2 500 mètres de profondeur, dont le premier gaz n’avait été livré qu’au début de 2025 après plusieurs reports successifs. Ils referment une longue séquence d’incertitude, durant laquelle Dakar comme Nouakchott avaient vu s’éloigner l’horizon des recettes promises depuis la découverte du gisement, dix ans plus tôt. Pour Kosmos, dont l’essentiel de la valeur repose désormais sur ce champ et sur ses actifs américains, la régularité des expéditions conditionne la confiance des marchés et la capacité à réduire un endettement encore élevé.

Le tournant tient en trois lettres et un signe : GTA Phase 1+. Cette extension, conçue pour s’appuyer sur les infrastructures déjà installées afin d’en limiter le coût, doit prélever une part du gaz non plus pour l’exporter, mais pour alimenter les centrales électriques mauritaniennes et sénégalaises. Kosmos indique que la tarification du gaz domestique sera indexée sur l’équivalent du prix FOB du GNL, diminué des frais de traitement, de manière à préserver l’économie du projet. Autrement dit, les deux États paieront leur propre gaz à un tarif proche du marché mondial. La formule sécurise les partenaires privés et rassure les créanciers, mais elle rappelle une vérité rugueuse : la souveraineté énergétique a un prix, et il sera libellé en dollars, non en francs CFA ni en ouguiyas.

Pour les deux pays, l’enjeu est considérable. La Mauritanie du président Mohamed Ould Ghazouani et le Sénégal de Bassirou Diomaye Faye affichent des taux d’accès à l’électricité encore très inégaux entre villes et campagnes, une production largement adossée au fioul importé et coûteux, et des réseaux vieillissants et fragiles. Convertir une part de GTA en électricité domestique, c’est théoriquement remplacer des importations d’hydrocarbures onéreuses par une ressource locale, stabiliser des tarifs qui pèsent sur la compétitivité, et soutenir une industrialisation encore balbutiante. C’est aussi, pour deux gouvernements sous forte pression budgétaire, transformer une rente d’exportation lointaine et abstraite en bénéfice tangible pour les ménages, les hôpitaux et les entreprises, c’est-à-dire en dividende politique immédiat.

L’équation reste néanmoins délicate. Indexer le gaz domestique sur le prix international protège l’économie du projet et les intérêts des actionnaires, mais transfère la volatilité des marchés mondiaux vers des consommateurs déjà éprouvés par l’inflation. Il faudra en outre construire, ou moderniser, les centrales à gaz, les gazoducs de raccordement et les réseaux capables d’absorber cette molécule, des investissements lourds que ni Dakar ni Nouakchott ne financeront sans appui extérieur. Au Sénégal, la trajectoire budgétaire tendue, la révélation d’une dette dissimulée par le régime précédent et les discussions difficiles avec le Fonds monétaire international réduisent d’autant les marges de manoeuvre et compliquent l’accès aux financements concessionnels nécessaires. Nouakchott, de son côté, entend développer ses propres projets gaziers au nord du gisement, ce qui pourrait, à terme, concurrencer l’effort commun autant que le compléter.

Derrière la technique se dessine un rapport de force classique entre États producteurs et opérateurs internationaux. Kosmos et BP raisonnent en rendement pour leurs actionnaires et en retour sur des milliards déjà engagés ; Dakar et Nouakchott, en développement, en emplois et en électrification. La formule de prix retenue penche du côté des compagnies, qui sécurisent la rentabilité du marché domestique comme de l’export. Les deux capitales, elles, devront démontrer qu’elles savent traduire ces mètres cubes en kilowattheures réellement accessibles, faute de quoi se répétera le procès fait à toutes les rentes extractives africaines : beaucoup de ressources exportées, très peu de retombées pour les populations qui vivent au-dessus du gisement.

GTA cristallise ainsi une ambition et un doute. L’ambition d’un modèle où le gaz africain servirait d’abord les Africains, en électricité plutôt qu’en devises, et où le sous-sol deviendrait un instrument d’industrialisation. Le doute sur la capacité des États à financer les infrastructures aval et à contenir la facture pour leurs citoyens sans réinstaller de subventions insoutenables. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas de GTA, est celle de savoir si l’exploitation des hydrocarbures peut enfin échapper à la logique de l’enclave exportatrice qui a longtemps marqué le Nigeria ou le Gabon. En définitive, la bascule vers le marché intérieur n’est pas qu’un choix industriel ; elle mesure la volonté réelle de Dakar et de Nouakchott de faire du sous-sol un levier de transformation, et non une simple ligne de recettes budgétaires.