Le 28 juillet, Kinshasa a annoncé la signature d’un protocole de démilitarisation et de cantonnement avec les rebelles rwandais des FDLR, au titre de l’accord de Washington. Une avancée aussitôt qualifiée de non-événement par Kigali, qui révèle la fragilité d’un processus de paix suspendu à la bonne foi de chacun.

Par Éliane Moukoko

Kinshasa, 28 juillet 2026. Devant la presse, le ministre congolais de l’Intégration régionale, Floribert Anzuluni, a annoncé la conclusion d’un protocole d’accord avec la direction politique des Forces démocratiques de libération du Rwanda, les FDLR. Le texte prévoit, dans une première phase, la démilitarisation, la démobilisation puis le cantonnement de ces combattants d’origine rwandaise présents dans l’est de la République démocratique du Congo depuis le génocide de 1994. Pour le gouvernement de Félix Tshisekedi, il s’agit d’une pièce maîtresse de l’accord de paix signé le 27 juin à Washington sous médiation américaine. Trois ans après l’effondrement des trêves de 2023, l’est du pays reste le théâtre de l’une des crises humanitaires les plus graves du monde.

L’enjeu est lourd de symboles. Les FDLR, dont le noyau historique est lié aux auteurs du génocide des Tutsi, constituent depuis trois décennies l’argument central de Kigali pour justifier sa présence militaire, directe ou par procuration, dans les Kivus. En obtenant leur engagement à déposer les armes, Kinshasa entend retirer au Rwanda son principal prétexte. Le protocole précise d’ailleurs les conditions posées par les rebelles : des camps suffisamment sûrs et viables, et la garantie qu’aucun combattant démobilisé ne sera rapatrié de force vers le Rwanda, tout retour devant demeurer strictement volontaire. Leurs effectifs, estimés à quelques milliers d’hommes, ont fondu au fil des offensives successives ; et leur direction politique, en partie installée à l’étranger, ne commande pas toujours les unités éparpillées sur le terrain.

En rendant l’affaire publique, le gouvernement congolais joue une partition autant diplomatique que politique. « Le Rwanda n’a plus d’alibi », a martelé Floribert Anzuluni, résumant la stratégie de Kinshasa : transformer l’accord de Washington en obligation de résultat pour Kigali. L’accord du 27 juin engageait en effet la RDC et le Rwanda à un cessez-le-feu, au retrait progressif des forces étrangères et à une coopération économique régionale, la neutralisation des FDLR et le désengagement rwandais étant censés s’enchaîner. Les échéances précédentes du calendrier de retrait avaient déjà glissé, nourrissant les doutes congolais sur la volonté réelle de Kigali. En avançant ses pions sur le premier volet, Kinshasa somme désormais son voisin d’exécuter le second.

Sur le terrain, pourtant, la réalité reste sombre. Le protocole ne concerne que la direction politique des FDLR, dont nul ne mesure la capacité réelle à faire déposer les armes à des combattants dispersés et vieillissants. Surtout, il ne dit rien du M23, ce mouvement soutenu par Kigali qui contrôle de larges pans du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, dont la ville de Goma. Pour les déplacés de l’est congolais, dont le nombre dépasse plusieurs millions à l’échelle du pays, la démobilisation d’un groupe ne met pas fin à l’occupation d’un autre. La paix proclamée à Kinshasa ne se voit pas encore dans les collines du Masisi ou du Rutshuru.

Kigali, justement, n’a pas tardé à réagir. Le Rwanda a qualifié le protocole de « non-événement », y voyant une manœuvre de communication plutôt qu’une avancée. Cette fin de non-recevoir illustre l’asymétrie du processus : d’un côté, un accord de Washington entre États, patronné par les Américains ; de l’autre, un cadre parallèle négocié à Doha entre Kinshasa et le M23, sans lequel aucune paix durable n’est concevable. Un accord-cadre avait pourtant été conclu à Doha au début de l’année, sans mettre fin aux combats. Tant que ces deux pistes ne convergent pas, chaque partie peut se prévaloir de l’une pour disqualifier l’autre, et le désarmement des FDLR risque de rester une déclaration d’intention.

Car derrière la diplomatie se profile une géoéconomie. L’accord de Washington ne se limite pas à la sécurité : il ouvre la voie à un cadre d’intégration économique régionale que les États-Unis promeuvent, avec en ligne de mire les minerais stratégiques de l’est congolais, du coltan au cobalt. Pour Washington, stabiliser les Grands Lacs, c’est aussi sécuriser des chaînes d’approvisionnement disputées à la Chine. Kinshasa, Kigali et leurs parrains jouent donc une partie où la reddition de vieux combattants pèse parfois moins lourd que le contrôle des ressources et des corridors. Le désengagement programmé de la mission des Nations unies, la Monusco, entamé depuis des mois, ajoute à l’incertitude sécuritaire et pousse Kinshasa à chercher ailleurs des garanties. La bonne foi affichée dissimule mal des calculs qui la débordent.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul dossier FDLR, est celle de savoir si un accord signé loin des Kivus peut s’imposer à ceux qui y font la guerre. Un protocole signé dans une salle de conférence ne désarme pas une région entière ; il crée, au mieux, une obligation morale que chacun demeure libre d’honorer ou de contester. Pour Tshisekedi, la voie est étroite : brandir une avancée sans preuve de terrain expose au reproche de communication, mais attendre sans agir laisse l’initiative à Kigali. En définitive, la séquence ouverte le 28 juillet n’est pas seulement une étape technique du processus de Washington ; elle est un test de sincérité, celui de savoir si la neutralisation des FDLR amorcera un véritable retrait rwandais ou grossira la longue liste des promesses que l’est de la RDC attend depuis trente ans. Entre Kinshasa et Kigali, la paix reste pour l’heure une affaire de mots plus que de faits.