À l’heure où Accra présente une croissance de 5,9 pourcent et solde ses eurobonds par anticipation, le Ghana célèbre un redressement dopé à l’or. Mais l’effondrement du cacao, la baisse des réserves et le recul du cedi révèlent la fragilité d’une reprise adossée à une seule matière première, au sortir du programme du FMI.

Par Kwame Mensah

« Le pays ne retournera pas aux urgences. » Le 23 juillet 2026, en présentant devant le Parlement la révision budgétaire de mi-année, le ministre des Finances Cassiel Ato Forson a voulu résumer d’une phrase le chemin parcouru. Deux ans après avoir suspendu le service d’une partie de sa dette, le Ghana affiche une croissance attendue à 5,9 pourcent, la plus rapide depuis des années selon les estimations d’Afreximbank et de la Banque africaine de développement. Le cedi, longtemps symbole de la débâcle, a repris des couleurs, et les caisses de l’État respirent. À Accra, le récit officiel est celui d’un redressement maîtrisé, arraché à la crise de 2022 par la rigueur et la discipline. Il masque une dépendance qui fragilise l’ensemble de l’édifice.

Le moteur de cette reprise porte un nom, l’or. Sur le premier semestre 2026, les exportations aurifères du Ghana sont passées de 5,26 à 12,5 milliards de dollars, plus du double en un an, portées par des cours mondiaux longtemps euphoriques et par une production que l’État a cherché à mieux capter. Cette manne a nourri les recettes en devises, soutenu le cedi et permis à Accra de tenir ses engagements. Le 2 juillet, le ministère des Finances a réglé par anticipation une échéance d’eurobond de 700 millions de dollars, geste hautement symbolique pour un pays qui avait fait défaut. La dette extérieure rapportée au produit intérieur brut, qui culminait à 45,1 pourcent en 2024, devrait revenir autour de 21,3 pourcent en 2026. Le programme conclu avec le Fonds monétaire international touche à sa fin, et le gouvernement de John Dramani Mahama entend prouver qu’il peut marcher sans tuteur.

C’est précisément là que le pouvoir joue sa crédibilité. Cassiel Ato Forson a martelé que la sortie du programme du FMI ne signifiait pas un relâchement, promettant transparence et gestion responsable des ressources publiques. Le vaste programme d’infrastructures baptisé Big Push, doté d’une trentaine de milliards de cedis pour les routes, les ponts, les ports et la logistique, incarne cette ambition de traduire la stabilité retrouvée en développement tangible. Le ministre a d’ailleurs défendu devant les députés le choix d’un gouvernement resserré, présenté comme un gage de sérieux budgétaire et un signal adressé aux créanciers autant qu’aux électeurs. Reste que la discipline affichée ne dit rien de la solidité des fondations sur lesquelles elle repose. Mais un plan d’équipement financé sur des recettes exceptionnelles suppose que ces recettes durent. Or rien n’est moins sûr. Le redressement ghanéen repose sur un actif dont l’État ne contrôle ni le prix ni le cycle, et dont le reflux a déjà commencé.

Sous la ligne d’horizon dorée, une filière entière s’effondre. Le cacao, longtemps deuxième pilier des exportations et gagne-pain de centaines de milliers de planteurs, a vu son cours mondial fondre de moitié, de 9 155 dollars la tonne en juin 2025 à 4 272 dollars un an plus tard. Le prix effectivement encaissé par le Ghana a reculé de 52 pourcent. Pour les producteurs des régions forestières, la promesse d’une prospérité partagée s’éloigne à mesure que l’or brille pour d’autres. La contraction touche aussi la matière même de la reprise. Les cours de l’or, qui frôlaient les 5 000 dollars l’once, sont retombés autour de 4 240 dollars, réduisant mécaniquement les entrées de devises. Les réserves internationales brutes ont glissé de 14,2 milliards de dollars en mars à 12,9 milliards en juin, ramenant la couverture des importations de 5,7 à 5 mois. Le cedi, malgré son embellie de façade, a perdu 9,5 pourcent depuis le début de l’année.

Le paradoxe est cruel pour les intermédiaires de la filière et pour l’État lui-même. Les structures publiques qui achètent et commercialisent le cacao, déjà lestées de dettes, encaissent de plein fouet la chute des cours, tandis que les planteurs, faute de prix rémunérateur, sont tentés par la contrebande vers les pays voisins ou par la conversion de leurs parcelles à l’orpaillage, ce même or qui dope les statistiques nationales. Le gouvernement lui-même reconnaît le risque d’une dépendance excessive à l’or et affiche une volonté de diversification. Mais diversifier une économie prend des années, quand l’effritement d’une rente peut se jouer en quelques mois. Entre le temps long de la transformation structurelle et le temps court des marchés, l’écart est précisément l’espace où se logent les crises.

La voie est étroite pour Accra. Sortir de la tutelle du FMI en gardant la confiance des marchés impose d’afficher des comptes solides ; or ces comptes tiennent aujourd’hui à un cours de l’or que nul ne maîtrise et à un cacao qui s’effondre. Miser sur les infrastructures pour préparer l’avenir suppose de dépenser aujourd’hui des recettes qui pourraient manquer demain. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas ghanéen, est celle de savoir si un redressement bâti sur une seule matière première peut jamais valoir preuve de résilience. Le Ghana de 2026 ressemble à un patient sorti de réanimation qui court déjà : la performance impressionne, la rechute guette. En définitive, la reprise dorée n’est pas seulement une bonne nouvelle comptable ; elle redessine, à ciel ouvert, la vieille équation africaine de la richesse minière qui masque la vulnérabilité de tout le reste.