
Longtemps son adversaire le plus déterminé, l’ancien président Thomas Boni Yayi a annoncé le 22 juillet qu’il siégera finalement au Sénat béninois, institution née de la révision constitutionnelle de novembre 2025. À huit jours de son installation à Porto-Novo, ce ralliement prive l’opposition de sa dernière voix hors les murs.
Par Aïssatou Diallo
Le 22 juillet, Thomas Boni Yayi a mis fin au suspense. Dans une déclaration très attendue, l’ancien chef de l’État, deux fois président entre 2006 et 2016, a annoncé qu’il occuperait bien le siège de sénateur de droit que lui réserve la nouvelle Constitution. La nouvelle a valeur de symbole. Celui qui s’était posé en adversaire le plus virulent de la chambre haute, dénonçant naguère une institution taillée pour le pouvoir, s’apprête désormais à en franchir le seuil, huit jours avant son installation officielle, prévue le 30 juillet au siège de l’Assemblée nationale à Porto-Novo.
La révision constitutionnelle de novembre 2025 avait doté le Bénin d’un régime parlementaire bicaméral, adjoignant à l’Assemblée nationale un Sénat chargé de réguler la vie politique et de veiller à l’unité nationale, à la sécurité et à la paix. Sur le papier, la chambre haute se veut un organe de tempérance. Dans les faits, sa composition, mêlant élus et personnalités désignées, dont d’anciens présidents siégeant de droit, en fait une institution où le pouvoir en place dispose d’un ascendant naturel. Ses détracteurs rappellent qu’elle a été créée sans large consensus, dans le prolongement d’une réforme portée par la majorité présidentielle, et qu’elle vient alourdir un appareil d’État déjà coûteux. Boni Yayi comptait parmi les rares voix à en contester ouvertement la légitimité.
Le parcours de Thomas Boni Yayi éclaire la portée du geste. Écarté du pouvoir en 2016 au profit de Patrice Talon, l’ancien président avait incarné, au fil des scrutins verrouillés et des crises post-électorales, la figure tutélaire d’une opposition tour à tour réprimée, exilée puis marginalisée. Son domicile avait été encerclé, ses proches poursuivis, son camp tenu à l’écart de plusieurs urnes. Qu’un tel homme accepte aujourd’hui de siéger dans une institution du nouveau régime dit quelque chose de l’épuisement des voies de la contestation frontale au Bénin. Ce ralliement referme ainsi, sur le mode de l’apaisement, une séquence de dix ans marquée par l’affrontement.
Le revirement, l’intéressé le présente comme une décision de raison. Il justifie son entrée par la nécessité de réintroduire la contradiction dans un paysage institutionnel qu’il juge verrouillé, et dit voir dans le Sénat un cadre de dialogue politique interne capable de porter la voix et les attentes du peuple. La formule, habile, transforme une capitulation apparente en manœuvre offensive. Faute d’avoir empêché la naissance de l’institution, l’ancien président choisit d’en habiter les murs pour, dit-il, y faire entendre une dissonance. Reste à savoir si une voix, même illustre, pèse lourd dans une chambre conçue pour épauler le pouvoir.
Pour l’opposition béninoise, le geste est lourd de conséquences. Depuis la présidentielle d’avril 2026 et l’accession au pouvoir de Romuald Wadagni, investi le 24 mai, le champ contestataire s’est réduit à quelques figures et à une parole largement extra-institutionnelle. En acceptant de siéger, Boni Yayi rentre dans le jeu qu’il critiquait, au risque de légitimer par sa présence la chambre qu’il jugeait illégitime. L’opposition, éclatée entre exil et clandestinité depuis les tensions de la décennie écoulée, ne disposait plus que d’un capital symbolique ; en le monnayant contre un fauteuil, l’ancien président en réduit encore la valeur, au grand dam de ceux qui espéraient une résistance de principe. Privés de relais parlementaire autonome, les contestataires se voient renvoyés à la marge, entre communiqués et prises de parole sans prise sur la décision.
Le ralliement rebat aussi les cartes au sein de sa propre famille politique. Les Forces cauris pour un Bénin émergent, qu’il incarne, doivent désormais arbitrer entre la loyauté au fondateur et la ligne de rupture qu’une partie de la base réclame. Le choix de la table plutôt que du trottoir engage l’ensemble d’un courant qui pensait tenir dans le refus sa cohérence. À l’échelle du pays, il consacre une recomposition où les grands anciens, un temps marginalisés, retrouvent un strapontin institutionnel en échange de leur retenue contestataire. Certains cadres y voient une trahison des combats menés ; d’autres, la seule façon de rester audibles dans un espace politique verrouillé.
Le pouvoir, lui, sort renforcé de la séquence. En attirant dans l’enceinte du Sénat celui qui le combattait, la présidence Wadagni parachève un dispositif où les contre-pouvoirs se retrouvent domiciliés à l’intérieur des institutions plutôt que face à elles. Le calcul est limpide : mieux vaut un opposant encadré par le règlement d’une assemblée qu’un tribun libre de haranguer la foule. La cooptation coûte moins cher que la répression, et elle se pare des atours de l’ouverture. La manœuvre a l’élégance de la légalité : nul n’a été réduit au silence, chacun a été invité à s’asseoir.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas béninois, est celle de savoir ce que devient une démocratie lorsque ses opposants les plus tenaces finissent par siéger dans les institutions qu’ils dénonçaient. Le Sénat, présenté comme un instrument d’apaisement, pourrait bien fonctionner surtout comme une chambre d’absorption, où la dissidence se convertit en fonction. Les prochaines sessions diront si la parole de Boni Yayi y pèse ou s’y dissout. Pour lui, la voie est étroite : peser de l’intérieur sans y perdre la voix qui faisait sa force. Le Bénin saura vite si l’entrisme est une arme ou un renoncement.















