
En scellant à Paris, le 21 juillet, un protocole avec EDF et Gabon Power Company pour un barrage de 400 mégawatts sur l’Ogooué, le Gabon d’Oligui Nguema veut convertir sa rente pétrolière déclinante en souveraineté électrique. Le calendrier, lui, reste suspendu à un accord attendu pour octobre.
Par Éliane Moukoko
À Paris, le 21 juillet 2026, trois signatures ont scellé l’un des plus grands chantiers énergétiques de l’Afrique centrale. Le Gabon, le groupe français EDF et Gabon Power Company se sont engagés, par un protocole d’accord, à développer le barrage hydroélectrique de Booué, une infrastructure de 400 mégawatts sur le fleuve Ogooué. Le document, paraphé par le ministre gabonais de l’Accès universel à l’eau et à l’énergie, Philippe Tonangoye, la directrice générale d’EDF Power Solutions, Béatrice Buffon, et le patron de Gabon Power Company, Philippe Junior Ossoucah, a été signé en marge de la visite d’État du président Brice Clotaire Oligui Nguema en France. Pour Libreville, l’enjeu dépasse le kilowatt.
Le projet répond à une contradiction devenue insoutenable. Le Gabon, longtemps gorgé de pétrole, produit une électricité chère, insuffisante et dépendante d’un thermique alimenté au gaz et au gasoil. Les délestages rythment la vie de Libreville comme des villes de l’intérieur, alors même que le pays dispose, avec l’Ogooué et ses affluents, d’un potentiel hydroélectrique parmi les plus denses du continent. Booué, avec ses 400 mégawatts, doublerait quasiment la capacité installée nationale et offrirait une électricité décarbonée à un coût inférieur à celui des centrales thermiques. Le protocole du 21 juillet prolonge une lettre d’engagement signée le 19 juin au Africa Energy Forum du Cap, qui associait déjà la Société financière internationale, filiale de la Banque mondiale, au tour de table.
La méthode traduit une doctrine assumée par le pouvoir issu du coup d’État de 2023 puis légitimé par l’élection d’avril 2025 : reprendre la main sur des ressources longtemps captées par des intérêts extérieurs, sans se couper des capitaux et du savoir-faire du Nord. Confier l’ingénierie à EDF, adosser le financement à la Société financière internationale et loger la maîtrise d’ouvrage dans Gabon Power Company, bras énergétique de l’État, permet à Libreville de garder la main politique tout en important la crédibilité technique. Le calendrier, en revanche, reste prudent : le protocole fixe au 31 octobre 2026 l’échéance pour signer un accord de développement précisant le budget, la répartition des rôles et le programme des études. Rien n’est donc encore coulé dans le béton.
C’est là que le pari devient risqué. Les grands barrages africains sont un cimetière de promesses : coûts qui dérapent, financements qui s’évaporent, échéances repoussées de décennie en décennie. Un ouvrage de 400 mégawatts sur l’Ogooué suppose plusieurs milliards de dollars, des études d’impact sur un fleuve écologiquement sensible, et une capacité de l’État gabonais à honorer sa part sans alourdir une dette publique déjà surveillée. La rente pétrolière, précisément, décline : elle finançait hier les importations et le train de vie de l’administration, elle doit désormais servir de levier pour construire l’après-pétrole. Convertir un baril qui s’épuise en mégawatts qui durent est un exercice d’équilibriste que peu de pays de la sous-région ont réussi.
Pour les Gabonais, l’attente est concrète. Une PME de Port-Gentil qui subit trois coupures par jour, un quartier de Libreville branché sur des groupes électrogènes hors de prix, un investisseur minier qui renonce faute d’énergie fiable : tous mesurent l’électricité non pas en discours de souveraineté, mais en factures et en heures perdues. Le succès de Booué se jugera moins à la cérémonie parisienne qu’à la première ampoule qui cessera de clignoter dans l’arrière-pays. Entre la signature de juillet et la mise en service, il s’écoulera, au mieux, plusieurs années, une éternité pour une population sommée de patienter encore.
Le pari s’inscrit dans une géographie de la rivalité énergétique. En Afrique centrale, la course à l’hydroélectricité oppose des ambitions nationales longtemps contrariées par le manque de financements et l’instabilité contractuelle. La République démocratique du Congo rêve depuis un demi-siècle de son gigantesque projet sur le fleuve Congo ; le Cameroun a multiplié les barrages avec des fortunes diverses. Le Gabon, plus petit mais mieux doté financièrement grâce au pétrole, entend prendre de vitesse ses voisins en s’appuyant sur des partenaires de premier rang. Booué n’est donc pas qu’un chantier national : c’est une pièce dans une compétition régionale où l’électricité fiable devient le sésame de l’industrialisation, de la transformation minière et de l’attractivité pour les investisseurs.
Reste la question, décisive, du modèle économique. Un barrage ne vaut que par la demande qu’il alimente et par le réseau qui l’achemine. Or le Gabon, faiblement peuplé et concentré sur quelques pôles urbains, devra soit stimuler une consommation industrielle nouvelle, notamment autour de la transformation du manganèse et du bois, soit envisager l’exportation d’électricité vers ses voisins. Sans débouché solvable, les 400 mégawatts de Booué risqueraient de tourner à vide, transformant l’ouvrage de souveraineté en fardeau budgétaire. Libreville devra donc penser l’offre et la demande d’un même mouvement, sous peine de bâtir une cathédrale électrique dans un désert de clients.
En définitive, le barrage de Booué n’est pas seulement un ouvrage de génie civil ; il redessine les rapports de force autour de la ressource au Gabon et, au-delà, dans une Afrique centrale en quête d’industrialisation. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas gabonais, est celle de savoir si un État rentier peut se réinventer en puissance électrique avant que la rente qui finance sa transition ne se tarisse. Libreville a choisi son pari. Il lui reste à tenir un calendrier que l’histoire des grands barrages africains invite, prudemment, à ne pas prendre pour argent comptant.















