Kenya, Ouganda et Tanzanie préparent un visa commun pour la Coupe d’Afrique des nations de juin 2027. Quatre mois de libre circulation pour les supporters, là où douze ans de négociations communautaires n’ont produit qu’un dispositif touristique resté inabouti et jamais élargi à toute la région.

Par Chioma Bennett

Le 1er juillet 2026, à State House Entebbe, Yoweri Museveni recevait le comité local d’organisation de la Coupe d’Afrique des nations 2027 et apportait son soutien public à un projet discuté depuis des mois : un visa unique valable simultanément au Kenya, en Ouganda et en Tanzanie, les trois pays hôtes du tournoi. À la mi-juillet, l’information circulait largement dans la presse du continent, les trois capitales confirmant travailler à un dispositif d’environ quatre mois, à entrées multiples, couvrant la préparation, la compétition et les déplacements consécutifs. La CAN 2027 se disputera du 19 juin au 17 juillet 2027. Il reste donc onze mois pour transformer une intention politique en procédure administrative opérationnelle, ce qui, en matière de libre circulation est-africaine, n’a rien d’une formalité.

L’ironie de la séquence n’échappe à personne dans la région. La Communauté d’Afrique de l’Est promeut depuis sa refondation un marché commun assorti de la libre circulation des personnes, et un visa touristique commun existe déjà : lancé en 2014 par le Kenya, l’Ouganda et le Rwanda, valable quatre-vingt-dix jours pour cent dollars, il n’a jamais été étendu à l’ensemble des États membres. La Tanzanie, qui accueille pourtant une part majeure du tourisme régional, ne l’a jamais rejoint, invoquant tour à tour des questions de partage des recettes et de contrôle migratoire. Le Burundi et le Soudan du Sud, entrés plus tard dans la Communauté, n’y figurent pas davantage. Douze ans plus tard, c’est un tournoi de football qui pourrait accomplir ce que les protocoles communautaires n’ont pas réussi à imposer.

Le mécanisme envisagé s’inspire directement de ce précédent, mais avec une temporalité inverse. Là où le visa touristique est un dispositif permanent à adhésion volontaire, le visa CAN serait une fenêtre exceptionnelle, bornée dans le temps, dont chacun connaît d’avance la date d’extinction. Cette conception rassure les administrations les plus réticentes : elle transforme la libre circulation en expérience réversible plutôt qu’en engagement irréversible. Elle réduit aussi le coût politique de l’essai. Si le dispositif fonctionne, il constituera un argument difficile à réfuter pour les partisans d’une extension permanente ; s’il échoue, il pourra être imputé à l’exceptionnalité de l’événement plutôt qu’au principe lui-même.

Les bénéfices attendus sont d’abord économiques et concentrés. Un supporter suivant son équipe de Nairobi à Kampala puis à Dar es Salaam dépense en hébergement, en transport et en restauration dans trois pays, à condition de ne pas être arrêté à chaque frontière par une nouvelle procédure et de nouveaux frais. Les fédérations, les délégations officielles, les diffuseurs et les prestataires techniques bénéficieraient d’un allégement comparable. Pour des économies dont le tourisme représente une part significative des recettes en devises, l’enjeu ne se limite pas aux quatre semaines du tournoi : il porte sur l’image d’une destination régionale unifiée, susceptible d’être commercialisée comme telle bien au-delà de 2027. Les recettes touristiques pèsent lourd dans les entrées de devises kényanes et tanzaniennes, et les trois capitales espèrent que la compétition servira de vitrine durable plutôt que de parenthèse festive.

Les obstacles, eux, sont administratifs et politiques. Un visa commun suppose des systèmes d’information interopérables, des standards partagés en matière de contrôle sécuritaire et une clé de répartition des recettes acceptée par les trois trésors publics. Ce dernier point a historiquement bloqué l’élargissement du visa touristique existant. Il suppose aussi une confiance mutuelle en matière migratoire, dans une région où les relations bilatérales connaissent des périodes de tension, notamment autour des questions frontalières et commerciales. Enfin, les trois pays hôtes n’abordent pas l’échéance dans les mêmes dispositions intérieures : le Kenya de William Ruto sort d’une séquence de contestation sociale marquée par une répression documentée des mobilisations de la jeunesse, tandis que la Tanzanie de Samia Suluhu Hassan a traversé une élection présidentielle contestée à l’automne 2025. Les trois administrations devront enfin s’accorder sur le sort des ressortissants de pays tiers, soumis à des régimes de visa différents selon les capitales : une question technique en apparence, mais qui a suffi par le passé à enliser des négociations entières.

C’est peut-être là que réside l’intérêt véritable de l’exercice. L’intégration régionale africaine progresse rarement par les grands traités et souvent par des dispositifs sectoriels dont l’utilité immédiate est démontrable. La zone de libre-échange continentale avance lentement parce qu’elle exige des concessions tarifaires structurelles ; un visa de quatre mois pour un tournoi de football n’exige que des ajustements réversibles. Le Tchad annonçait il y a quelques jours la suppression de ses visas pour l’ensemble des ressortissants africains à compter de janvier 2027, geste unilatéral et symbolique. L’Afrique de l’Est emprunte une autre voie : celle du dispositif limité, coordonné et immédiatement mesurable.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas est-africain, est celle de savoir si l’intégration peut durablement se construire par exceptions successives. Un visa qui expire en octobre 2027 n’est pas un marché commun, et personne dans la région ne prétend le contraire. Mais il produira une donnée que douze ans de déclarations n’ont pas fournie : la démonstration chiffrée de ce que rapporte, ou coûte, la libre circulation entre trois États voisins. En définitive, le visa CAN n’est pas seulement une facilité accordée aux supporters ; il constitue le test grandeur nature d’une intégration que les gouvernements est-africains proclament depuis des décennies sans avoir jamais osé la mesurer.