À Conakry, l’installation de la dixième législature parachève l’architecture institutionnelle du général Mamadi Doumbouya, élu président en décembre 2025. Trois jours plus tard, il retrouve la CEDEAO à Freetown. Retour à l’ordre constitutionnel ou normalisation d’un pouvoir issu du putsch de 2021 ?

Par Aïssatou Diallo

Conakry, ce vendredi 17 juillet 2026. Au Palais du Peuple, cent quarante-sept députés issus du scrutin législatif du 31 mai prêtent serment et élisent leur bureau. La scène paraît anodine ; elle referme pourtant un cycle ouvert par le coup d’État de septembre 2021. Avec l’installation de la dixième législature, le général Mamadi Doumbouya, élu président de la République en décembre 2025 avec 86,72 pour cent des voix, dispose désormais d’une architecture institutionnelle complète, exécutif et Parlement, réputée conforme à l’ordre constitutionnel restauré.

Le calendrier a été tenu au décret près. Le 10 juillet, quatre-vingt-un anciens membres du Conseil national de la Transition ont solennellement rendu leur mandat au Palais Mohammed V. Le lendemain, le chef de l’État convoquait par décret la séance inaugurale du Parlement, dont un responsable de la commission d’installation détaillait la mécanique le 16 juillet : validation des mandats, mise en place du bureau, adoption du règlement intérieur. En quelques jours, la Guinée a bouclé la dernière pièce d’un puzzle promis depuis quatre ans, et le pouvoir peut afficher la preuve visible d’un retour à la légalité électorale.

Cette normalisation, Doumbouya la joue aussi à l’extérieur. Le 19 juillet, il est attendu à Freetown, en Sierra Leone, pour la 69e session ordinaire de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de la CEDEAO. Ce sera sa première participation à un sommet de l’organisation depuis sa prise de pouvoir. Le symbole compte : suspendue puis longtemps tenue à distance après le putsch, Conakry revient dans le concert ouest-africain au moment même où le bloc régional se fissure, trois de ses anciens membres, le Mali, le Burkina Faso et le Niger, ayant claqué la porte pour fonder l’Alliance des États du Sahel. Face à cet éclatement, la CEDEAO a tout intérêt à réintégrer une Guinée redevenue fréquentable. Réadmettre Doumbouya, c’est aussi, pour l’organisation, se donner un levier sur Conakry au moment où elle a perdu toute prise sur Bamako, Ouagadougou et Niamey.

Reste que la façade institutionnelle n’efface pas les fondations. L’élection de décembre, remportée dès le premier tour face à une opposition laminée, le principal concurrent n’ayant recueilli que 6,59 pour cent des suffrages, a certes été qualifiée de « crédible » par la mission de l’Union africaine, qui suggérait alors d’examiner la levée des sanctions. Mais elle est intervenue après des années de transition marquées par la dissolution de partis, la mise à l’écart de figures de la contestation et un référendum constitutionnel taillé pour autoriser la candidature du chef de la junte. Le Parlement qui s’installe est, pour l’essentiel, acquis au président. La séparation des pouvoirs y ressemble davantage à une chorégraphie qu’à un véritable contre-pouvoir. Les rares voix critiques peinent à se faire entendre dans un espace médiatique sous étroite surveillance, et plusieurs opposants demeurent en exil ou empêchés de concourir.

Pour les Guinéens, l’enjeu se mesure moins en sièges qu’en résultats. Le pays, premier exportateur mondial de bauxite et détenteur du gigantesque gisement de fer de Simandou entré en production, a vu ses recettes minières gonfler sans que le quotidien suive au même rythme. Coupures d’électricité, cherté de la vie, chômage des jeunes : la refondation vantée par le pouvoir bute sur des attentes sociales que ni le scrutin de décembre ni celui de mai n’ont apaisées. Doumbouya lui-même l’a reconnu à demi-mot le 11 juillet, prévenant que « le plus difficile commence maintenant ». La phrase sonne comme un aveu : la légitimité des urnes ne vaudra que si elle se traduit en écoles, en emplois et en watts. Dans les quartiers de Conakry, où les délestages rythment encore les journées, la promesse d’un dividende minier tarde à devenir tangible : le pays exporte son minerai brut mais transforme peu, et la rente échappe largement aux ménages.

Pour ses partenaires, l’équation est tout aussi délicate. La CEDEAO, l’Union africaine et les bailleurs occidentaux doivent arbitrer entre deux impératifs contradictoires : saluer un processus électoral qui, sur le papier, restaure l’ordre constitutionnel, ou pointer les conditions qui l’ont rendu possible. La tentation du pragmatisme est forte. Une Guinée stable, riche en minerais critiques et prompte à revenir dans le rang régional, offre un contraste flatteur avec les régimes sahéliens qui ont rompu les amarres. En réintégrant Conakry, l’organisation ouest-africaine engrange une victoire d’image à peu de frais, quitte à fermer les yeux sur la nature du pouvoir qu’elle réhabilite. Les Occidentaux, soucieux de sécuriser leur accès à la bauxite et au fer guinéens face à la concurrence chinoise, ont d’ailleurs peu d’appétit pour un bras de fer.

C’est là que se joue la véritable portée du 17 juillet. La Guinée illustre une trajectoire devenue familière sur le continent : celle des militaires qui prennent le pouvoir par la force, le blanchissent aux urnes, puis le consolident par les institutions. De Conakry à N’Djamena, de Libreville aux putschistes sahéliens tentés par la même voie, un modèle se dessine, où l’habit civil recouvre une réalité prétorienne. La CEDEAO, en accueillant Doumbouya à Freetown, valide implicitement ce chemin de traverse. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas guinéen, est celle de savoir si l’Afrique de l’Ouest est en train d’inventer une nouvelle norme, celle d’une démocratie de façade qui rassure les partenaires sans rendre le pouvoir au peuple. À Conakry, l’Assemblée est installée. Le contre-pouvoir, lui, reste à construire.