Le dirigeant zimbabwéen Emmerson Mnangagwa

En signant l’amendement qui repousse la présidentielle à 2030 et allonge son mandat, Emmerson Mnangagwa assure n’avoir fait qu’entériner une décision collective. Derrière la manœuvre constitutionnelle, c’est l’ambition contrariée de son vice-président et la vieille érosion des limites de mandats en Afrique australe qui refont surface.

Par Chioma Bennett

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Harare, juillet 2026. Le 7, Emmerson Mnangagwa a apposé sa signature au bas de l’amendement constitutionnel numéro 3, une loi qui repousse la prochaine présidentielle de 2028 à 2030 et prolonge d’autant son maintien au pouvoir. Quelques jours plus tard, devant des rédacteurs de la presse d’État, le chef de l’État de 83 ans s’est défendu d’avoir agi par ambition personnelle : la décision, a-t-il assuré, fut collective, l’idée n’était pas la sienne seule. La précision, loin de clore le débat, l’a rouvert. Car dans le Zimbabwe de la ZANU-PF, personne n’ignore que ce calendrier bouleverse un équilibre patiemment négocié au sommet du parti au pouvoir.

Le texte ne se contente pas d’ajouter deux années. Il fait passer la durée du mandat présidentiel de cinq à sept ans et, surtout, supprime l’élection du président au suffrage universel direct au profit d’une désignation par le Parlement. Adopté par l’Assemblée nationale le 18 juin par 216 voix contre 42, puis par le Sénat le 24 juin par 75 voix contre 4, l’amendement a franchi les deux chambres à la vitesse que confère une majorité écrasante. Ses promoteurs l’inscrivent dans la Vision 2030, ce programme de développement adopté dès 2024 au congrès de Bulawayo, censé justifier qu’on laisse au pouvoir le temps d’achever son œuvre. Sur le papier, l’argument du développement fait figure de fil rouge ; dans les faits, il habille une opération de conservation du pouvoir.

Le pouvoir, lui, parle de continuité, non de coup de force. La ZANU-PF défend l’idée qu’un mandat plus long offre à l’exécutif la stabilité nécessaire pour mener à bien ses grands chantiers. En attribuant la paternité de la réforme à une décision collective, Emmerson Mnangagwa cherche à la dépersonnaliser, à la présenter comme l’expression d’un parti et non l’appétit d’un homme. La mécanique institutionnelle a d’ailleurs été scrupuleusement respectée : débats parlementaires, votes, promulgation, publication au journal officiel. Sur la forme, tout est légal. C’est précisément cette légalité de procédure, plaquée sur une entorse au principe de l’alternance, qui nourrit la controverse. Dans les capitales voisines, où plus d’un dirigeant lorgne la même recette, on observe l’expérience zimbabwéenne avec un intérêt qui n’a rien d’innocent.

Sur le terrain, l’opposition et les organisations de défense des droits crient au détournement. Une révision de cette ampleur, plaident-elles, aurait dû être soumise à référendum plutôt qu’expédiée par un vote parlementaire ; en supprimant le choix direct du président, elle retire aux Zimbabwéens un pouvoir qu’ils exerçaient depuis l’indépendance. Certains parlent d’un coup d’État constitutionnel mené sans char ni fusil, à coups d’articles et d’alinéas. Pour une population déjà éprouvée par des années de crise monétaire et de vie chère, le message est rude : les urnes attendront, et le rendez-vous de 2028, qu’une génération d’électeurs espérait, s’efface d’un trait de plume. Les Églises, les syndicats et une partie du barreau ont fait entendre leur inquiétude, mais la rue, échaudée par des répressions passées, hésite encore à se compter.

Mais la fracture la plus dangereuse pour Emmerson Mnangagwa traverse son propre camp. Constantino Chiwenga, vice-président et artisan de l’intervention militaire qui, en 2017, avait chassé Robert Mugabe et porté Mnangagwa au pouvoir, se voyait promis à la succession au terme d’un pacte tacite. En repoussant l’échéance à 2030, le président referme la fenêtre par laquelle son second comptait accéder au sommet. L’ancien général, longtemps rangé dans une loyauté silencieuse, a rompu les rangs et laissé filtrer sa désapprobation. Autour de lui se recompose une coalition de gradés, de barons du parti et de fidèles de la vieille garde, décidée à ne pas laisser filer ce qu’elle tient pour son tour. Le président, en retour, avance ses propres pions, promeut des hommes d’affaires acquis à sa cause et multiplie les gages aux notables provinciaux, transformant la succession en une partie feutrée où chaque nomination compte.

Le bras de fer dépasse les personnes. Il rappelle qu’en Afrique australe comme ailleurs sur le continent, les limites de mandats demeurent la digue la plus fragile de l’édifice démocratique. Du tripatouillage constitutionnel aux troisièmes mandats, les recettes pour se maintenir se ressemblent d’un pays à l’autre, et chaque précédent en autorise un nouveau. Le Zimbabwe, qui se voulait après Mugabe une nation réconciliée avec ses institutions, offre au contraire le spectacle d’un pouvoir qui réécrit les règles à mesure qu’elles le gênent. Reste l’armée, arbitre historique de la vie politique zimbabwéenne, dont la fidélité pourrait un jour pencher du côté des ambitions contrariées plutôt que de la légalité proclamée. Nul n’a oublié que c’est une caserne, et non une urne, qui scella jadis le sort de Robert Mugabe.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas zimbabwéen, est celle de savoir combien de temps une légitimité peut tenir sur la seule légalité des textes. Emmerson Mnangagwa a gagné du temps ; il n’a pas éteint la rivalité qui couve, ni convaincu une opinion lasse des promesses de développement toujours remises. En verrouillant 2030, il a peut-être surtout fixé la date d’une échéance interne, celle où le parti devra trancher entre la parole donnée et la parole reprise. Dans un pays où les transitions se sont si souvent jouées en coulisses, l’amendement numéro 3 pourrait bien n’avoir résolu qu’en apparence la question qu’il prétendait clore.