En accueillant le 19 juillet le 69e sommet des chefs d’État de la CEDEAO, la Sierra Leone de Julius Maada Bio veut réactiver la force régionale en attente et redéfinir le lien avec l’Alliance des États du Sahel. Un rendez-vous qui doit prouver que l’organisation peut encore peser.

Par Aïssatou Diallo

À Freetown, les grues et les équipes de protocole s’activent. Le 19 juillet, la capitale sierra-léonaise accueillera, pour la première fois de son histoire, la 69e session ordinaire de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. Le rendez-vous se tiendra au Centre international de conférences Julius Maada Bio, du nom du président sierra-léonais qui préside aux destinées de l’organisation régionale depuis juin 2025. Signe des temps et des dépendances, la Chine a offert au pays hôte quinze véhicules présidentiels pour assurer le faste de l’événement, tandis que Freetown enchaîne les réunions préparatoires, du comité administratif et financier au Conseil de médiation et de sécurité.

Le sommet intervient à un moment charnière pour une CEDEAO en quête de refondation. Le 2 juillet, l’organisation a inauguré à Abuja un nouveau siège flambant neuf, intégralement financé par la Chine, symbole ambigu d’une ambition d’intégration adossée à un mécène extérieur. Julius Maada Bio, qui a multiplié les visites de travail dans la sous-région, jusqu’à Lomé au début du mois, a fait de la transformation de l’institution son mot d’ordre : convertir les acquis historiques en résultats tangibles pour quelque 450 millions de citoyens, et bâtir une organisation plus réactive face aux défis sécuritaires et économiques. Au cœur de cette ambition figure la réactivation de la force régionale en attente, ce bras armé théorique de la CEDEAO, censé répondre aux coups d’État comme aux menaces terroristes, mais qui n’a jamais été véritablement déployé. Créée sur le papier il y a une quinzaine d’années, cette force n’a jamais dépassé le stade des exercices et des états-majors, faute d’un financement propre et d’un consensus politique sur son emploi.

L’ombre portée sur Freetown a un nom : l’Alliance des États du Sahel. Amputée de trois de ses membres, le Mali, le Niger et le Burkina Faso, réunis dans une confédération née de la rupture avec le bloc régional, la CEDEAO doit désormais inventer un modus vivendi avec des voisins devenus rivaux. Le sommet doit précisément examiner le nouveau cadre de coopération avec cette coalition sahélienne, sur les dossiers où l’interdépendance demeure incontournable : libre circulation des personnes, commerce, sécurité transfrontalière, questions monétaires. La ligne est étroite entre la fermeté sur les principes, notamment le retour à l’ordre constitutionnel, et le pragmatisme qu’impose la géographie. Trop de rigidité pousserait un peu plus les États sahéliens vers d’autres partenaires ; trop de complaisance viderait de sa substance la doctrine démocratique de l’organisation.

L’autre dossier brûlant se trouve à Bissau, où une transition militaire a convoqué un référendum constitutionnel pour la fin août, destiné à instaurer un régime présidentiel sous un pouvoir non élu. La CEDEAO, déjà critiquée pour son impuissance face à la vague de coups d’État, joue là une part de sa crédibilité : cautionner une transition contestable ou risquer un nouveau bras de fer. À cela s’ajoute la pression sécuritaire, l’expansion jihadiste vers les États côtiers du golfe de Guinée nourrissant l’urgence d’une réponse collective que la force en attente peine à incarner, faute de financement autonome et de volonté politique partagée. Depuis quatre ans, les attaques débordent déjà des frontières du Sahel vers le nord du Bénin, du Togo et de la Côte d’Ivoire, transformant la menace en problème directement ouest-africain.

Car la refondation se heurte à une contrainte prosaïque : les moyens. Une organisation dont le siège, les véhicules de prestige et une partie des programmes reposent sur des financements extérieurs peut-elle prétendre à une force de sécurité collective réellement souveraine ? La question traverse chaque annonce. La force en attente réclame des troupes, une logistique et un financement pérenne que les États membres, eux-mêmes sous contrainte budgétaire, peinent à garantir. Entre l’ambition affichée et la capacité réelle, l’écart demeure le talon d’Achille de la CEDEAO.

Le sommet de Freetown sera aussi celui d’une passation. Selon plusieurs sources concordantes, de fortes chances existent que le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye succède à Julius Maada Bio à la présidence en exercice, tandis que le Sénégal doit également prendre la relève de la Gambie, à travers Omar Alieu Touray, à la tête de la Commission. Dakar hériterait ainsi d’une double responsabilité au moment le plus délicat, celui où l’organisation cherche à se réconcilier avec une partie de son voisinage sans renier ses principes. Un fardeau autant qu’une consécration pour un pouvoir sénégalais qui se veut porteur d’une diplomatie de rupture. La rotation de la présidence en exercice vers Dakar, si elle se confirme, offrirait à un pouvoir jeune et populaire l’occasion de rebâtir des ponts avec les régimes sahéliens, avec lesquels il entretient des relations moins tendues que ses prédécesseurs.

Freetown, en somme, ne sera pas un sommet de routine. Il doit prouver qu’une organisation cinquantenaire, fondée en 1975 sur la promesse d’un destin commun, peut encore peser sur la sécurité, la démocratie et la prospérité de la région. La question qui se pose désormais, au-delà de la seule Sierra Leone, est de savoir si la CEDEAO saura transformer ses symboles, un siège, une force, un sommet, en puissance d’action, ou si elle restera une architecture imposante privée de leviers. Pour Julius Maada Bio comme pour son probable successeur, la voie est étroite : réaffirmer l’autorité du bloc sans provoquer de nouveau départ, et prouver que l’intégration ouest-africaine a encore un avenir.