Deux ans après le soulèvement de la jeunesse contre la vie chère, Nairobi s’est de nouveau bunkerisée. Routes coupées, 355 arrestations, un pouvoir sur la défensive : le Kenya de William Ruto commémore ses morts sans les avoir jamais élucidés. L’anniversaire ravive une colère que l’indemnisation ne suffit plus à éteindre.

Le 25 juin, Nairobi s’est réveillée bouclée. Grands axes barrés, routes secondaires fermées, voitures et bus refoulés aux portes du centre : les forces de l’ordre ont isolé la capitale de ses quartiers populaires pour empêcher les rassemblements marquant le deuxième anniversaire des manifestations de la Gen Z. Au terme de la journée, au moins 355 personnes avaient été arrêtées à travers le pays, dont 161 dans la seule capitale. Deux ans après le soulèvement qui a galvanisé toute une génération, le Kenya de William Ruto commémore plus de cent vingt morts sans qu’aucune responsabilité pénale n’ait été établie. L’anniversaire sonne moins comme un hommage que comme un rappel de dette.

Tout est parti, en juin 2024, d’un projet de loi de finances alourdissant les impôts. La contestation, portée par une jeunesse connectée, sans chef ni parti, s’est muée en révolte contre la vie chère, le chômage et la corruption, jusqu’à l’assaut du Parlement. La répression fut sanglante : une soixantaine de morts en 2024, selon l’Autorité indépendante de surveillance de la police, autant l’année suivante, lorsque de nouvelles marches ont endeuillé le pays. Enlèvements, arrestations arbitraires, disparitions : le répertoire de la peur s’est installé, sans jamais éteindre la mobilisation, qui rejaillit à chaque date anniversaire comme une braise mal recouverte. Ni le pouvoir ni la rue n’ont désarmé, et chaque commémoration se transforme en épreuve de force où se rejoue, à ciel ouvert, la fracture entre un État et sa jeunesse.

Face à cette colère récurrente, le pouvoir a choisi la fermeté et le calcul. Le verrouillage de Nairobi, démonstration de force policière, répond à la hantise d’un débordement. En parallèle, William Ruto a annoncé le déblocage d’environ 13,5 millions d’euros pour indemniser près de 1 100 victimes de violences survenues entre 2017 et 2025, geste qu’il a qualifié de reconnaissance des préjudices subis. Mais l’enveloppe n’était accompagnée ni d’excuses officielles ni de poursuites. Aux yeux des familles, cette main tendue ressemble à une tentative d’acheter le silence : on solde les dommages sans nommer les responsables, on répare sans juger.

Pour la génération qui descend dans la rue, l’équation est devenue existentielle. Ces jeunes, souvent diplômés et sans emploi, étranglés par le coût de la vie, ne réclament pas seulement des mesures économiques : ils exigent justice pour les morts, les blessés et les disparus. La mémoire des victimes est devenue le carburant du mouvement, entretenue par les réseaux sociaux qui documentent chaque abus et transforment chaque enterrement en acte politique. L’absence de leader identifié, longtemps perçue comme une faiblesse, se révèle une force : il n’y a pas de tête à couper, pas d’organisation à interdire, seulement une indignation diffuse et tenace. Cette configuration sans centre déroute un appareil sécuritaire habitué à négocier avec des chefs ou à décapiter des partis, et laisse le pouvoir sans interlocuteur clair.

Les institutions censées incarner l’État de droit peinent à suivre. L’Autorité indépendante de surveillance de la police recense les décès, les organisations de défense des droits humains documentent les exactions, mais les tribunaux n’ont, à ce jour, engagé aucune poursuite d’ampleur contre les agents mis en cause. Cette impunité, plus encore que la répression elle-même, alimente le ressentiment : elle installe l’idée que tuer un manifestant n’expose à aucune sanction. En sécurisant l’ordre public au prix de la reddition de comptes, le pouvoir nourrit le cycle même qu’il prétend briser, chaque anniversaire ravivant la plaie plutôt que de la refermer.

La crise dépasse la seule personne de William Ruto. Élu en 2022 sur la promesse de défendre les laissés-pour-compte, le président se retrouve confronté à la révolte de ceux qu’il disait vouloir servir. Sa légitimité s’effrite à mesure que se creuse le fossé entre un discours social et une pratique sécuritaire. Le Kenya n’est pas un cas isolé : du Nigeria à l’Ouganda, du Togo aux villes universitaires du continent, une jeunesse nombreuse, éduquée et privée d’avenir presse des régimes vieillissants de rendre des comptes. Nairobi offre le laboratoire d’une équation africaine appelée à se répéter.

Le pouvoir kényan mise, lui, sur l’usure. Il pare au plus pressé, boucle la capitale les jours symboliques, laisse le temps diluer l’indignation et compte sur la lassitude d’une jeunesse contrainte, avant tout, de survivre. La stratégie a ses limites. Chaque mort commémorée, chaque disparu sans nouvelles, chaque vidéo partagée réactive la colère et alimente un récit collectif que ni le couvre-feu ni les arrestations n’effacent. En refusant l’étape de la vérité et de la justice, l’État transforme un mouvement conjoncturel en grief durable. La contestation, faute d’exutoire institutionnel, se sédimente, et pourrait ressurgir à la première étincelle venue, qu’elle soit budgétaire, électorale ou sociale.

En définitive, la répression n’est pas seulement un outil de maintien de l’ordre ; elle révèle l’incapacité d’un État à répondre autrement que par la force à une demande de dignité. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas kényan, est celle de savoir comment des pouvoirs installés absorberont une génération qui ne réclame plus des promesses, mais des comptes. Entre l’indemnisation sans justice et la matraque sans réforme, le Kenya cherche encore la troisième voie, celle qui déciderait, un jour, de refermer la plaie plutôt que de la rouvrir chaque été.