
Bientôt un an après l’accord de Washington, censé pacifier l’est congolais, les armes n’ont pas cessé de parler. Entre retrait rwandais sans cesse repoussé, M23 toujours offensif et minerais critiques convoités par Washington, la diplomatie peine à rattraper le terrain.
Le 27 juin 2025, à Washington, la République démocratique du Congo et le Rwanda signaient sous l’égide américaine un accord de paix présenté comme historique. Un an plus tard, dans les collines du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, le constat est amer : le retrait des troupes rwandaises promis dans les quatre-vingt-dix jours n’a pas eu lieu, le Mouvement du 23 mars contrôle toujours de vastes territoires, et les affrontements n’ont jamais réellement cessé. L’accord, qui prévoyait aussi la neutralisation des Forces démocratiques de libération du Rwanda, hostiles à Kigali, reste largement sur le papier. Sur le terrain, la guerre continue, et avec elle le cortège de déplacements et de deuils.
Le processus repose en réalité sur deux pistes parallèles. La première, dite de Washington, réunit Kinshasa, Kigali et les États-Unis : une rencontre des 17 et 18 mars 2026 a fixé un nouveau calendrier prévoyant, d’ici la fin de l’année, l’intensification des opérations contre les FDLR et le retrait des forces rwandaises. La seconde, conduite à Doha sous médiation qatarie, vise directement le M23, absent de l’accord initial. Les deux parties ont signé près de Montreux, en Suisse, un mécanisme de surveillance de la trêve, et conclu un arrangement pour faciliter l’aide humanitaire et libérer des prisonniers. Autant de gestes prometteurs, mais constamment démentis par les faits. Sur place, chaque avancée annoncée à l’étranger se paie d’un nouveau report.
Kinshasa, fragilisé militairement, mise désormais sur la diplomatie et sur le parrainage des grandes puissances. Le président Félix Tshisekedi a fait le pari américain : dès février 2025, il proposait à Donald Trump un accès privilégié aux minerais critiques congolais, coltan, cobalt, lithium, en échange d’un soutien sécuritaire. Le calcul est limpide : arrimer la sécurité du pays aux intérêts économiques de Washington, afin de contraindre indirectement Kigali. En multipliant les sommets, de Washington à Doha en passant par la Suisse, la présidence congolaise cherche à internationaliser un conflit qu’elle ne peut gagner par les armes, et à faire peser sur le Rwanda le coût diplomatique de son soutien présumé au M23. Le sous-sol congolais devient ainsi un levier diplomatique autant qu’une richesse convoitée. Reste à savoir si ce pari minier achètera vraiment la sécurité.
Pour les populations de l’est, ces tractations restent une abstraction. Des millions de déplacés s’entassent dans des camps précaires autour de Goma et de Bukavu, où l’aide humanitaire arrive au compte-gouttes. Les exactions, les violences sexuelles et les pillages se poursuivent, dans une région où l’État congolais a quasiment disparu. Chaque cessez-le-feu annoncé à l’étranger se heurte à la réalité des lignes de front, et chaque trêve violée nourrit la défiance des habitants envers des accords négociés loin de leurs villages. Pour les Kivutiens, la paix signée dans les capitales n’a jamais franchi les barrages tenus par les hommes en armes. Pour eux, la guerre n’a pas de calendrier, seulement une durée que nul ne semble pouvoir abréger.
Au cœur du conflit, l’économie des minerais joue un rôle ambigu. Les territoires contrôlés par le M23 recèlent une partie des ressources stratégiques qui alimentent l’industrie mondiale du numérique et des batteries. Les filières d’exportation, officielles ou clandestines, transitent souvent par le Rwanda, accusé de tirer profit d’un pillage qu’il dément. En liant paix et accès aux minerais, l’accord de Washington a fait du sous-sol congolais à la fois l’enjeu et le carburant de la guerre. Pour les intermédiaires, négociants, transporteurs et comptoirs régionaux, la persistance du chaos peut se révéler plus rentable que la stabilité, ce qui complique d’autant les efforts de pacification. Tant que ce commerce prospérera, la paix restera un horizon lointain.
La rivalité entre Kinshasa et Kigali s’inscrit dans une compétition plus large. Les États-Unis, le Qatar, l’Union européenne et la Chine observent de près une région qui concentre des ressources indispensables à la transition énergétique mondiale. Pour Washington, parrainer la paix tout en sécurisant l’accès aux minerais relève d’un même calcul stratégique, dans la course aux matières premières qui l’oppose à Pékin. Pour Kigali, le maintien d’une influence sur l’est congolais est présenté comme une question de sécurité nationale autant que d’intérêt économique. Entre ces puissances et ces ambitions, la souveraineté congolaise se retrouve réduite à une variable d’ajustement, et les civils congolais restent les grands oubliés.
En définitive, l’accord de Washington n’est pas seulement un texte de paix ; il révèle une diplomatie où les intérêts miniers priment souvent sur la protection des civils. Un an après les poignées de main, les engagements répétés se sont fracassés sur la logique de guerre, et chaque nouveau calendrier semble surtout repousser l’échéance. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas congolais, est celle de savoir si une paix bâtie sur la promesse de ressources peut tenir sans justice ni retrait réel, ou si elle ne fait que légaliser, sous couvert de stabilité, le partage d’un territoire que personne ne veut vraiment libérer.















