
En interdisant l’exportation d’or brut, Mamadi Doumbouya étend à la filière aurifère la doctrine de transformation locale déjà imposée à la bauxite. Conakry veut capter la valeur ajoutée et industrialiser sa rente minière. Le pari est ambitieux, mais il expose la Guinée à de réels risques de désorganisation.
Conakry, fin juin. En quelques phrases prononcées lors d’une rencontre stratégique consacrée à l’avenir du secteur aurifère, le président guinéen Mamadi Doumbouya a redessiné l’économie de l’or de son pays. Désormais, l’exportation d’or brut sera « formellement et définitivement » interdite, et tout opérateur qui continuera d’expédier le métal non transformé verra son agrément suspendu. L’or extrait sur le sol guinéen devra être raffiné, fondu, certifié et valorisé sur place avant tout départ vers les marchés internationaux. La formule, martelée par le chef de l’État, sonne comme un slogan autant que comme une réforme. Dans un pays dont la croissance, portée par les mines, devrait avoisiner 10,3 % par an entre 2026 et 2028, la décision n’a rien d’anecdotique : elle prétend changer la nature même de l’insertion guinéenne dans les chaînes de valeur mondiales, et arrimer la prospérité nationale à la transformation locale plutôt qu’à la seule extraction.
La mesure prolonge une doctrine déjà éprouvée dans la bauxite, dont la Guinée est le premier exportateur mondial. Depuis 2022, le pouvoir issu du coup d’État de septembre 2021 multiplie les injonctions aux compagnies pour qu’elles construisent des raffineries d’alumine sur le territoire, sous peine de perdre leurs permis. Le raffinage de l’or s’appuiera notamment sur la Nimba Gold Refinery, implantée à Gbessia, dans la banlieue de Conakry, présentée par les autorités comme la pièce maîtresse d’une filière intégrée allant de la mine au lingot certifié. L’objectif affiché est limpide : cesser d’exporter une matière première à faible valeur ajoutée pour vendre un produit fini, capter localement la transformation et les revenus qui, jusqu’ici, échappaient largement au pays. À terme, Conakry rêve d’une place de marché régionale où l’or ouest-africain serait fondu et tracé sous label guinéen.
Pour l’État guinéen, l’enjeu est autant budgétaire que symbolique. La transition militaire, qui a promis un retour à l’ordre constitutionnel, cherche dans la rente minière les moyens de financer ses ambitions de développement et de légitimer son pouvoir par des résultats économiques tangibles. Le discours sur la souveraineté des ressources, omniprésent depuis l’arrivée de Doumbouya, trouve dans l’or un terrain idéal : le métal jaune se prête mieux que la bauxite à une certification nationale et à une valorisation immédiate, dans un contexte de cours mondiaux historiquement élevés. En verrouillant la sortie du brut, l’exécutif espère aussi reprendre la main sur un secteur largement informel, où l’orpaillage artisanal et les circuits de contrebande, parfois transfrontaliers, privent le Trésor d’une part considérable de la production et alimentent une économie parallèle difficile à mesurer.
Reste que, sur le terrain, la marche est haute. La Guinée ne dispose pas, à ce jour, d’une capacité de raffinage suffisante pour absorber l’ensemble de sa production aurifère, et la montée en puissance d’une unité comme celle de Gbessia prendra du temps, des capitaux et un savoir-faire technique encore rare dans le pays. Pour les exploitants artisanaux, qui font vivre des centaines de milliers de personnes dans les régions de Siguiri ou de Kankan, l’interdiction brutale de l’export pourrait, faute d’alternative immédiate, pousser une partie de l’activité vers la contrebande plutôt que vers les guichets officiels. Le pari de la formalisation risquerait alors de produire l’inverse de l’effet recherché, en asséchant les recettes au lieu de les capter et en précarisant davantage des communautés déjà fragiles, dont l’or constitue souvent l’unique revenu monétaire.
Les compagnies industrielles, elles, devront réviser leurs modèles. Habituées à expédier lingots et concentrés vers les raffineries d’Afrique du Sud, de Suisse ou des Émirats, elles se voient sommées de réorienter leurs flux vers une infrastructure nationale encore embryonnaire. Certaines redoutent des goulets d’étranglement, des surcoûts logistiques et une incertitude juridique sur le calendrier d’application, à un moment où la prévisibilité conditionne leurs décisions d’investissement. L’expérience de la bauxite a montré que ces injonctions, lorsqu’elles ne s’accompagnent pas d’un environnement fiable et d’une énergie abondante, peuvent geler les projets ou favoriser une poignée d’opérateurs capables de financer leurs propres unités, au risque d’une consolidation qui exclut les acteurs les plus modestes et concentre la valeur entre quelques mains.
La dimension géopolitique n’est jamais loin. En restreignant déjà ses exportations de bauxite, Conakry avait directement visé la Chine, premier acheteur du minerai guinéen et grand transformateur mondial d’aluminium. La même logique s’applique à l’or : refuser d’alimenter en brut les raffineries étrangères, c’est contester un partage de la valeur jugé inéquitable, hérité d’un demi-siècle d’extractivisme. Mais l’arme a un revers. Les partenaires disposent d’alternatives, les capitaux sont mobiles, et un pays qui modifie unilatéralement les règles du jeu peut voir fuir les financements dont dépend précisément son industrialisation. La Guinée mise sur sa rareté géologique pour imposer ses conditions ; ses interlocuteurs misent, eux, sur le temps et sur la concurrence entre producteurs. Pour Conakry, la voie est étroite : imposer sa souveraineté sans effrayer ceux qui doivent la rendre possible.
En définitive, l’interdiction de l’or brut n’est pas seulement une mesure technique ; elle cristallise un pari de développement qui traverse aujourd’hui tout le continent, de la République démocratique du Congo du cobalt au Zimbabwe du lithium. Partout, des États riches en ressources tentent de remonter la chaîne de valeur pour cesser d’être de simples fournisseurs de matières premières et capter enfin les profits de la transformation. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas guinéen, est celle de savoir si la contrainte réglementaire suffit à créer une industrie, ou si elle ne fait que déplacer la dépendance, du minerai exporté vers la technologie, le capital et les marchés que ces pays ne maîtrisent toujours pas.















